08/112020

Préparation, analyse et réaction : la règle de trois appliquée à la défense personnelle

La défense personnelle, prise dans son sens le plus large, dépasse le seul cadre de la riposte à une attaque et.se conçoit comme étant la capacité à faire face à des situations agressives physiquement et/ou moralement, extrêmement variées (agressions, harcèlement, provocations, insultes, comportements dangereux…). Elle vise, sans paranoïa, à atteindre un état de vigilance globale, capable de percevoir les signaux forts ou faibles qui témoigneraient d’une possible« anomalie ». Une disponibilité du corps et de l’esprit pour tenter d’apporter une réponse adéquate en cas d’urgence.


Sans que cela soit exhaustif, pour agir promptement en cas de conflit ou d’incident, trois grands axes peuvent être esquissés qui ne sont jamais que des principes généraux connus et dont nous faisons ici une synthèse en nous appuyant sur les travaux et réflexions de spécialistes, plus particulièrement militaires, médecins et psychologues :
  • préparation et conditionnement: le triangle physique, technique et mental ;
  • analyse et anticipation : le triangle perception, traitement et décision ;
  • réaction et adaptation : le triangle tactique mouvement, protection et puissance.


Pour reprendre Henri Bergson, il s’agit de "savoir, c'est-à-dire prévoir pour agir."

Préparation et conditionnement : le triangle physique, technique et mental

Pour faire preuve d’efficacité en combat et être capable d’agir de manière appropriée, le docteur Gérard Chaput définit trois facteurs clés qui sont des préalables incontournables et somme toute assez évidents :
  • bonne condition physique ;
  • savoir-faire technique et tactique ;
  • bonne gestion du stress.

Se préparer physiquement, techniquement et mentalement, c’est se maintenir en condition opérationnelle pour être en capacité de réagir avec pertinence dans différentes circonstances. Par voie de conséquence, c’est déjà une manière d’anticiper un danger potentiel, de l’envisager, de l’imaginer sans en exagérer le risque de survenue mais sans tomber non plus dans la naïveté ou l’indifférence. Sans excès de confiance, c'est une manière d'acquérir une forme de sérénité ou de force tranquille.

La condition physique

On ne reviendra pas ici sur les principales qualités physiques fondamentales (endurance, force, souplesse, vitesse et coordination) ni la nécessité de les entretenir et de les développer grâce à la régularité, la variété et l’intensité. Pour cela nous vous renvoyons à notre article Les 5 qualités fondamentales de la condition physique du combattant .

Assez intuitivement, on peut facilement imaginer qu’un bon cardio, une certaine tonicité musculaire et un peu d’aisance corporelle sont de bon aloi en cas d’altercation plus ou moins soutenue.

Mais, avant même toute recherche d’utilisation face à une hypothétique agression, on pourra évidemment trouver dans l’exercice physique - tout comme dans la maîtrise technique d’une gestuelle de combat - plaisir, bien-être et bénéfice pour la santé, et on le verra un peu plus loin, pour la gestion du stress.

Le savoir-faire technique et tactique

Les arts martiaux, sports de combat et méthodes d’auto-défense peuvent être un moyen (mais pas le seul et en aucun cas une solution miraculeuse) de se préparer à une confrontation violente et généralement inopinée. Ce volet technique s’acquiert et se développe en parallèle de la condition physique, suivant le même principe d’un entraînement régulier et évolutif.

Peu importe la discipline martiale pratiquée, même si dans l’absolu, il est vrai, être capable d’enchaîner percussions et projections, clés et soumissions, debout ou au sol, face à un ou plusieurs adversaires, armés ou à mains nues, est préférable. Ne pas être restreint dans ses capacités de réponse est toujours un avantage.

L’entraînement doit éveiller la combativité, contraindre à l’adversité et suppose une gestuelle correctement maîtrisée. L’idéal est de pouvoir varier les contextes et de procéder à des mises en situation afin de restituer et d’adapter le savoir-faire pour sortir de la fameuse zone de confort et briser l’illusion d’une supposée compétence martiale qui agirait comme une défense absolue.

La gestion du stress

Si l’on écarte les professionnels de la défense et de la sécurité (militaires des trois armées et de la gendarmerie, polices nationale et municipales, douanes, sécurité privée…), seules certaines professions préparent mieux les individus aux situations difficiles et stressantes : pompiers, secouristes, urgentistes, personnes habituées à la gestion de crise… Par conséquent, un individu lambda non versé professionnellement dans la sécurité ou la gestion de crise, pourra se retrouver fort démuni en cas d’agression et de situation violente.

On se souviendra en effet que trois réactions sont possibles lors d’une agression (ou d’un accident ou de tout évènement violent) :
  • se soumettre, effet de sidération, paralysie ;
  • fuir, se cacher ;
  • se défendre, réagir.

Lorsqu’elle est possible, la fuite est toujours la meilleure solution en cas d’agression ; dans le cas contraire, faire face en essayant de se défendre est essentiel. Il est impératif de garder à l’esprit que face à un danger insurmontable, fuir ou se cacher c’est déjà agir, c’est déjà entraver l’agression.

La gestion du stress s’entraîne, et à côté du travail de la respiration et de la méditation, l’exercice physique constitue un excellent moyen de l’apprivoiser. Isabelle Paulhan et Marc Bourgeois, professeurs de psychologie et de psychiatrie en soulignent d'ailleurs les vertus : « Ses bénéfices peuvent être à la fois préventifs et curatifs. Son impact concerne à la fois le stress physiologique et la tension émotionnelle. Il est établi que des personnes pratiquant un exercice régulier et en bonne forme physique, ont un niveau d’anxiété significativement inférieur. Cela est encore plus net quand il s’agit d’exercices physiques « vigoureux.»

C’est par le drill, la répétition intensive et régulière d’exercices diversifiés, que l’on peut acquérir et conserver des réflexes, des automatismes qui surgissent dans les situations d’urgence, génératrices de stress. Ceux-ci permettent de compenser, dans le feu de l’action, le courcircuitage de la mémoire et des capacités cognitives et prennent le relai pour ne pas entraver l’action. En effet, pour essayer de garder son sang froid et de contrôler un tant soit peu sa peur, son effroi, seuls des gestes maîtrisés et familiers car incorporés permettent d’agir et de contrer le stress : mouvements 1000 fois répétés, situations critiques envisagées, exercices de visualisation mentale… C’est aussi un moyen de se ré-assurer.
 

Analyse et anticipation : le triangle perception, traitement et décision

Trois étapes sont alors déterminantes pour identifier et gérer le danger :
  • Perception globale de l’environnement : il s’agit du sens de l’observation, de la capacité à être attentif à ce qui se passe dans son environnement, de la disponibilité de l’esprit pour  détecter ce qui est inhabituel, non cohérent ;
  • Traitement et analyse de l’information : en fonction de ses connaissances, de son expérience et des informations issues du contexte, il s’agit de lire les évènements, de trier les informations  pertinentes et de les décrypter pour apprécier si un danger va survenir ;
  • Prise de décision et anticipation : au regard des informations relevées et de l’appréciation de leur nature, il convient alors de décider de l’action à conduire, le plus vite possible afin de prendre les devants pour s’éloigner du danger ou se préparer à la confrontation.

Le colonel Michel Goya rappelle dans son livre, qui une est analyse tout autant qu'un témoignage, Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail (on ne saurait faire titre plus explicite), qu’en situation de combat, dans l’urgence de la survie, un soldat aguerri et entraîné applique, plus qu’il ne décide de le faire, trois cycles successifs :
  • cycle « réflexe » de quelques secondes qui permet des actes simples : tirer, se coucher…
  • cycle intermédiaire ou « court » qui permet par exemple de rejoindre une zone ;
  • cycle « long » de plusieurs minutes pour des procédés complexes.

Toutes proportions gardées, en situation d’auto-défense, l’individu est confronté à la même difficulté de traiter une foule d’informations dans un délai très court et d’adopter la solution adéquate selon le degré de l'urgence. Une succession de décisions-actions s’enchaînent selon des priorités vitales et la configuration de la situation, le tout dans une sorte de brouillard de l'incertitude.

Ces trois étapes de perception, de traitement et de décision devraient normalement être réalisées de manière pratiquement simultanées et spontanées car elles forment un tout indissociable. Le déclenchement automatique, naturel, de ces trois étapes est en grande partie conditionné par le travail de préparation physique, technique et mental. Si le corps et l’esprit sont affutés et prêts, parce que suffisamment entraînés, il sera moins difficile de percevoir le danger et tenter de trouver une solution.

Surtout, le stress sera une moins grande entrave à la réactivité, l’objectif étant d’éviter l’effet de surprise totale et le risque d’inertie. Ce n’est que lorsque le stress est dominé qu’il est éventuellement possible de prendre la décision d’agir. Mais cette décision est en fait moins une pensée qu’une action. C’est de l’ordre du quasi instinct mais qui aura été discipliné "intelligemment" par l’entraînement, de manière à laisser suffisamment de place à la capacité d’adaptation.

Réaction et adaptation : le triangle tactique puissance, mobilité et protection

Si l’agression en reste  au stade verbal, on tachera de faire baisser la pression, de dialoguer, de négocier pour éviter toute confrontation. Mais si l’agression passe au stade de la violence physique caractérisée, alors il faudra trouver immédiatement un moyen, proportionné et conforme aux règles de la légitime défense, de mettre fin au conflit. Nos expériences, nos compétences et la situation donnée définiront les modalités de la réponse, c’est-à-dire la mise en oeuvre d’une tactique.

Dans son ouvrage paru en 2019, Le Triangle tactique, le colonel Pierre Santoni traite de la manoeuvre dans le cadre du combat militaire terrestre au cours de l’Histoire, et illustre son analyse de la tactique avec trois notions essentielles et consubstantielles :
  • puissance de feu ;
  • mouvement ;
  • protection.

Pour rappel, issue du grec taktikê, l'art de ranger, la tactique se définit comme étant « l’art de diriger une bataille, en combinant par la manœuvre l'action des différents moyens de combat et les effets des armes, afin d'obtenir un résultat déterminé ; cette manière de combattre elle-même pendant la bataille. » (Larousse).

On s’accordera évidemment sur le fait que le cadre d’un engagement militaire et celui d’une réponse à une agression ne sont pas exactement comparables et que la mise en oeuvre tactique dans un cas et dans l’autre souffre quelques différences. Toutefois avec de nécessaires adaptations, ces trois notions peuvent être assez facilement et utilement transposées dans le contexte civil de la défense personnelle. Elles sont par ailleurs la déclinaison opérationnelle, la résultante même, de tous les points évoqués depuis le début de l’exposé : (i) préparation physique, technique et mentale, (ii) perception et analyse de l’environnement pour une prise de décision rapide et (iii) finalement mise en oeuvre d’une tactique de combat.

Il parait judicieux de suivre les priorités dans l’ordre suivant, sachant qu’idéalement ces trois actions sont quasi concomitantes :
  • le mouvement a trait à la mobilité, c’est-à-dire la capacité à esquiver des attaques, se positionner correctement pour contre-attaquer et, ne l’oublions pas, fuir ;
  • la protection implique la garde, les blocages et parades, la capacité à encaisser les coups et à utiliser son environnement pour se protéger ou se cacher ;
  • la puissance de feu s’entendra comme la vitesse et la force des coups assénés à un agresseur mais également l’ensemble des techniques disponibles (clés, projections, étranglements…) et si la nécessité l’impose, le recours à tout objet qui deviendra une arme par destination.

En matière de défense personnelle, on pourrait donc résumer la chose par : esquiver, parer, frapper vite et fort, se sauver. Ce schéma simple en apparence ne peut cependant être déployé que parce qu'en amont la vigilance et l'entraînement nous y aurons préparé, sans certitude pour autant d'en sortir indemne ou d'en sortir tout court...
 

Un objectif : faire face

Pour désigner le mécanisme conscient de résistance à l’adversité, la psychologie utilise le terme anglais de coping. Une rapide étude de l’origine de ce mot selon I. Paulhan et M. Bourgeois se révèle particulièrement éclairante : « L’étymologie supposée de to cope (affronter, faire face, venir à bout, s’en tirer, etc.), mot de la langue courante en anglais, le fait venir du vieux français : coup, couper (frapper), et au-delà, du latin coups, collapsus, et du grec kolaphos : frapper de façon vive et répétitive, en particulier avec la main. Cela souligne l’aspect actif et même combattif du concept de coping. »

Pour faire face à un évènement violent, et même s’y préparer, le combat symbolique (l’effort, la détermination, la persistance) serait donc un pas vers la gestion de notre anxiété et le contrôle de nos peurs. Mais de plus, in concreto, se défendre, résister (et les formes de résistance revêtent bien des aspects) lors d’une agression est aussi un moyen de contrer la peur, de dominer l’angoisse née de l’agression. Reprendre la main pour tenter de ne pas subir. Les « arts de la main vide », bien pratiqués, peuvent nous aider sur cette voie. On ne rappelera toutefois jamais assez que la modestie et la prudence restent de mise dans les situations où l'enjeu est la survie.

Bibliographie
 
  • Carter Raymond H.A., Le Mée Yves, Stress et défense personnelle. Bien s’en sortir en cas d’agression, Chiron, Paris, 2006, 258 p.
  • Goya Michel, Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail, Tallandier, Paris, 2019, 274 p.
  • Paulhan Isabelle et Bourgeois Marc, Stress et coping, les stratégies d’ajustement à l’adversité, PUF, Paris, 1995, 130 p.
  • Santoni Pierre, Triangle tactique. Décrypter la bataille terrestre, Editions Pierre de Taillac, Paris, 2019, 182 p.