09/082020

« Boxe de l’ombre » et entraînement personnel : un enseignement à la lumière de la crise sanitaire

La crise sanitaire que nous traversons a mis un terme brutal à la pratique sportive collective et organisée en club, marquée au plus haut point par l’épisode du confinement, avec des retentissements douloureux, dans certains cas, pour la vie sociale et la situation professionnelle et économique de nombreuses personnes.
Le processus de retour à la normale actuellement en cours, lequel demeure très relatif, reste toutefois contraignant, notamment pour la pratique sportive : port du masque pour entrer, circuler et sortir de la salle, vestiaires et douches fermés, désinfection systématique des sols…

Un criant besoin d’exercice physique

A partir de la mi-mars, les entraînements sportifs collectifs ont donc été stoppés, laissant à la charge de chacune et de chacun la responsabilité d’assumer seul(e) une pratique physique plus ou moins régulière, avec des niveaux d’intensité variables. Cette période a été propice, soulignons-le, à l’émergence d’initiatives créatives pour accompagner les élèves : vidéos sous forme de tutoriels, cours en ligne en direct, conseils d’entraînement…

Sans doute plus qu’à l’accoutumée, une part significative de la population semble ainsi s’être prise de passion pour le fitness, le yoga, les diverses méthodes de gymnastique, le travail avec le poids du corps… La contrainte du travail en espace clos a naturellement orienté les gens vers ce type d’activités physiques, étant entendu qu’il est plus aisé de faire des squats et des tractions dans 3 m2 que de courir ou jouer au tennis dans un appartement, fut-il relativement grand (et haut de plafond).

Rappelant au passage une évidence, à savoir le besoin vital d’exercer une activité physique régulière, tant pour des questions de santé et de bien-être que d’équilibre psychique. Depuis, le sport en plein air voire en salle a partiellement repris ses droits.

Boxer contre son ombre : les incroyables ressources des arts martiaux

C’est pourquoi on ne manquera pas de remarquer que les arts martiaux et sports de combat, dès lors que l’on en connait les principes de base, sont de formidables outils, extrêmement complets,  pour une pratique individuelle sans supervision, y compris en espace confiné.


 
C’est ici que l’entraînement à la « boxe de l’ombre », ou "shadow boxing"*, à savoir la réalisation dans le vide de diverses gestuelles de combat, offre de riches possibilités pour l’exercice corporel, combinant le maintien voire le développement de la condition physique mais également des qualités techniques. Le travail individuel, sans moniteur ni partenaire, des enchaînements de frappes pieds et poings, des déplacements, des mouvements d’esquive et de blocage, le tout en se représentant un ou plusieurs adversaires (un des aspects de la visualisation mentale) est une méthode classique d’entraînement, dont les résultats peuvent être particulièrement significatifs.

Même les projections et les clés ou encore le travail au sol peuvent être exécutés sans partenaire. En mimant la gestuelle et avec un minimum d’imagination (et encore une fois en exploitant la visualisation mentale), il est possible de simuler efficacement un combat mixant les différentes composantes techniques.

On se rappellera d’ailleurs que les kata du karaté, poomse du taekwondo ou encore taolu du wushu, qui sont des enchainements codifiés de techniques représentant plus ou moins des combats (mais pas uniquement), sont des formes traditionnelles et structurées du shadow boxing moderne. Ils offrent un répertoire technique clé en main, tout autant qu’une excellente gymnastique, dans un cadre structuré et normé qu’il convient de mémoriser. En ce sens, pour les disciplines qui disposent de ce type d’enchaînements codifiés, la pratique individuelle est supposée être grandement facilitée.**
De la même manière, dans la continuité des kata, la répétition des techniques fondamentales (kibon en coréen) dans le vide, est une méthode traditionnelle et normalement bien connue de toutes les pratiquantes et de tous les pratiquants.
Dans les deux cas, le shadow boxing y apporte simplement plus de spontanéité, de dynamisme, de variété et de mise en situation.

En complément, avec un peu d’équipement (corde à sauter, poids, élastiques…) ou tout simplement en utilisant ce qui se trouve dans notre environnement immédiat (chaise, bouteilles d’eau, marches d’escalier…), les possibilités d’entretenir sa condition physique sont légion.

Mais surtout, arts martiaux et sports de combat se suffisent à eux-mêmes. Chaque mouvement, s’il est répété et/ou combiné à d’autres, permet selon l’intensité souhaitée de travailler le trio infernal de la condition physique : capacité cardio-pulmonaire, force musculaire et souplesse. A cela s’ajoutent les bénéfices pour la vitesse d’exécution, l’explosivité, le développement des réflexes, de l’équilibre, de la coordination… Bref, en délivrant des coups de pied et de poing dans le vide, en simulant des projections et des saisies, le tout en combinant les différentes dimensions debout et au sol, on ne peut que consolider condition physique, compétences techniques et sens du combat. Le véritable art de la main vide !

S’entrainer en solo pour gagner en autonomie et progresser

Que ce soit pendant la période spécifique du confinement, dans cette phase intermédiaire de déconfinement qui ne facilite pas la pratique en club ou dans un contexte plus normal, savoir s’entrainer seul, en-dehors des cours et sans la présence d’un enseignant, est un impératif pour progresser.

Ce n’est biensûr pas exclusif de l’entraînement au dojang, sous la direction d’un enseignant et avec des partenaires. C’est, banalité toujours utile à rappeler, complémentaire ! Car évidemment, le lien, l’échange avec le partenaire d’entraînement et le professeur sont essentiels, les arts martiaux et les sports de combat étant par nature et profondément des activités de « contact ».
 

S’entraîner seul, surtout en l’absence de direction par un enseignant, est une démarche d’autonomisation et de meilleure compréhension de sa discipline. En n’étant pas systématiquement dépendant de son professeur, on fait davantage sienne la discipline étudiée, en abordant des aspects peut-être peu ou pas vus en cours, en accentuant les corrections sur les points faibles, en testant de nouvelles techniques et des exercices différents, en se représentant dans différents contextes, tout simplement en augmentant le volume d’entraînement…

Il s’agit d’une modalité d’exercice qui, simultanément, révèle les aptitudes mentales à se prendre en mains de manière complètement autonome, tout autant qu’elle les renforce. Schématiquement, si je décide de m’entraîner seul et de persister dans cette voie, plus je vais agir de la sorte, plus j’en serais capable et plus les effets seront bénéfiques.

Un test concret sur le sens donné à sa pratique

Par conséquent, un(e) pratiquant(e) qui après quelques années d’entraînement ne serait pas capable de trouver les ressources (techniques, physiques, mentales) pour s’exercer seul(e) devrait vraisemblablement faire son introspection et un bilan sur ce qu’il ou elle a engrangé au fil du temps et le sens de ses aspirations profondes.

Rien de critiquable en soi à survoler les entraînements en cours et ne s’investir qu’à la hauteur de ses motivations, dès lors que l'on ne prétend pas à maîtriser son art. Toutefois, les arts martiaux entretenant pour partie, lorsque l’on n’y prend garde, les côtés facétieux de l’ego, et le décompte des années (et les grades et titres qui s’y greffent) faisant son oeuvre, nous pouvons parfois nous auto-persuader que nous sommes finalement doués et que nos qualités de combattant sont grandes. Alors, qu’en réalité, tout ne repose en réalité que sur des fondations vaporeuses en raison d'une pratique superficielle : technique fragile et volonté défaillante.

L’épisode que nous avons vécu a sans doute terrassé bien des motivations, et mis en lumière chez nombre d’adeptes des arts martiaux (même parmi des gradé(e)s et pratiquant(e)s de longue date) que leur pratique n’était peut-être pas aussi sincère et investie qu’ils ne le pensaient. Voyons cela sous un jour optimiste en espérant que cela puisse confirmer les plus assidus dans la voie qu’ils ont choisie et faire prendre d’autres chemins à celles et ceux dont la pratique n’est que de façade et de laquelle finalement ils ne tirent aucune utilité (autre que l’entretien de l’ego mentionné précédemment).

En conclusion, on retiendra que si les arts martiaux et sports de combat sont de magnifiques boites à outils pour l’édification personnelle, ils ne demeurent jamais que ce que chaque individu décide d’en faire. Tout ce qu’ils contiennent de bénéfique - et transposable au-delà de la simple dimension combative en cours ou dans la rue - ne l’est effectivement qu’à partir du moment où on les met concrètement en oeuvre et pas seulement sous la forme d’incantations qui se voudraient auto-réalisatrices.
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* En konglish, 쉐도우 복싱 swedou bogsing
** Il serait d’ailleurs intéressant de savoir si les pratiquant(e)s ont réellement exploité les ressources des kataset autres formes codifiées pour leur entraînement au cours de cette période. Dans la négative, il pourrait être utile d’interroger la valeur de ces formes pour l'entraînement personnel et/ou la capacité des pratiquant(e)s à tirer profit de ces exercices.