07/042020

Hapkimudo et martialité : un héritage de l’histoire coréenne contemporaine

Au cours de son histoire récente, la péninsule coréenne a connu deux périodes particulièrement violentes qui ont façonné une large part de son identité contemporaine : les meurtrissures de l’occupation japonaise (1910-1945) puis le conflit sanglant qui opposa le nord et le sud du pays (1950-1953), épisode extrêmement chaud de la Guerre Froide. S’intéresser à ces évènements historiques, c’est comprendre l’évolution des arts martiaux coréens et l’état d’esprit dans lequel ils se sont structurés.

Au sortir de la Guerre de Corée, outre la partition du pays telle que nous la connaissons aujourd’hui, et les enjeux géo-stratégiques qui animent encore cette zone de l’Asie entre Chine, Japon, Corée du Nord et du Sud et États-Unis autour de la question du nucléaire, l’ancien royaume de Choson s’est retrouvé dévasté et ruiné. Dans le monde bi-polaire naissant de l’après Seconde Guerre Mondiale, le Nord communiste et le Sud pro-occidental ont alors mis au pouvoir des régimes politiques forts, conférant une large place aux autorités militaires.
 


Dans un tel contexte, si on se place dans la perspective sud-coréenne, qui nous est mieux connue, mais aussi parce que c’est grâce à elle que l’on doit l’essor et la propagation des arts martiaux coréens dans le monde, Séoul a eu pour objectif premier la reconstruction du pays. Il fallait faire table rase de l’affront de la colonisation nippone et parallèlement se préparer à un nouveau conflit fratricide avec Pyongyang. Rivalité avec le Japon, menace persistante de la Corée du Nord, relèvement économique et social, et poids politique à légitimer dans le concert des nations, la ligne directrice du Sud était claire : rebâtir un pays fort et un peuple tout aussi fort !

La culture militaire des arts martiaux coréens

La martialité sud-coréenne s’est donc littéralement construite sur une culture militaire, avec au pouvoir des dirigeants à poigne, jusqu’au régime musclé du président Park Chung Hee, de 1961 à 1979, ancien général, qui proclama le fameux « kukki taekwondo » (국기태권도), « taekwondo sport national ». Et faut-il rappeler que le fondateur du taekwondo était lui-même un ancien militaire, le général Choi Hong Hi. C’est dire si les arts martiaux ont été utilisés comme des outils politiques de relèvement du pays, notamment au travers d’un nationalisme exacerbé.

La guerre du Viêtnam, à laquelle participèrent les divisions d’infanterie Tigre et Cheval Blanc ainsi que la brigade de Marines Dragon Bleu, fut aussi le terrain privilégié de l’affirmation du fighting spirit coréen, les troupes coréennes se faisant remarquer pour leur pugnacité au feu. Outre les techniques au corps-à-corps, c’est la discipline et le renforcement du mental qui étaient recherchés au travers de l’entraînement martial.
 

C’est d’ailleurs sur le théâtre d’opération viêtnamien que la réputation des arts martiaux coréens commença à se forger, favorisant l’essor du taekwondo, du tangsoodo et du hapkido à l’étranger après le conflit. Aujourd’hui encore, le service militaire obligatoire, actuellement d’une durée de deux ans, est l’occasion de former les Coréens aux différentes techniques de combat issues du taekwondo ou du hapkido, tout autant qu’à forger leur mental. Même si désormais l’enseignement en Corée est moins rugueux que par le passé et que la dimension sportive tend à prendre une place prépondérante, la culture militaire des arts martiaux coréens reste prégnante. Discipline stricte, salut au drapeau, respect de la hiérarchie… restent en vigueur dans tous les dojangs à travers le monde.

Hapkimudo : pragmatisme et combativité

Le hapkimudo, qui pourrait se traduire par « voie martiale des énergies unifiées », le terme coréen mu ayant ici le même sens que le bu japonais ou le wu chinois (武, 무), à savoir combat, guerrier, militaire, est une approche moderne du hapkido. Il s’appuie sur le corpus technique traditionnel coréen et, dans le même temps, observe et s’imprègne des évolutions des différentes méthodes de combat, en les appréhendant de la manière la plus cohérente possible afin de pouvoir faire face à toutes les situations. L’idée est simple : allier efficacité au combat et respect de valeurs.

La démarche martiale s’inscrit tout d’abord dans un état d’esprit, le mudo jongshin (무도정신) ou « l’esprit juste des arts martiaux ». Ceci n’est pas propre au hapkimudo, mais il s’agit d’une notion centrale dans cette école, sur laquelle les pratiquants sont régulièrement invités à se recentrer : le principe de l’attitude juste, laquelle est déterminante dans bien des situations.

Concrètement, ce qui pourrait caractériser au mieux la martialité dans la pratique du hapkimudo est la recherche de la combativité et de l’adaptabilité. Ces deux principes étant d’ailleurs des concepts rattachés à la notion d’efficacité. Comme la plupart des disciplines et écoles martiales coréennes, le hapkimudo est foudroyant dans les réponses apportées contre une attaque adverse. Les techniques jonglent entre le dur et le souple, mais se veulent généralement cassantes, alors que dans le même temps le corps doit être détendu, l’esprit aiguisé mais libre.
Les élèves endurent donc percussions, clés et projections, souvent douloureuses. Ils développent de la sorte un esprit de combat. Selon cette approche, la mise en oeuvre de la martialité lors des entraînements se matérialise par la variété des exercices réalisés, selon un rythme soutenu, seul, face à un ou plusieurs partenaires ou sur des cibles. Différentes mises en situation sont ainsi propices à tester le mental des pratiquants et à leur apprendre la gestion du stress. L’affrontement face à plusieurs partenaires, des attaques au couteau dans tous les angles ou encore les étranglements poussés au-delà de la limite…
 
Crédit photo : Matthieu Ravet

Lors des stages, Me Lee Kang Jong adore mettre les élèves en situation d’inconfort, les invitant à se présenter devant l’assemblée des stagiaires pour quelques exercices improvisés. Effet garanti ! Casser les codes, ne pas systématiquement suivre le protocole ou le cursus technique est un moyen privilégié pour s’aguerrir et pouvoir se confronter à des situations qui par définition sont changeantes. De fait, si la précision et l’exécution techniques sont des fondamentaux incontournables, il est constamment recherché la capacité à s’adapter, à faire face, à développer un sens pratique qui n’est autre que le pragmatisme… C’est là un premier niveau de la pratique martiale mais qui évolue avec le temps et l’expérience.

Expériences et évolutions

Me Lee Eun Jong, à qui je demandais un jour si mon déplacement était correct pour l’exécution d’une clé articulaire sur mon partenaire, me répondit sèchement, un brin agacé, que compte tenu de mon niveau (2e ou 3e dan à l’époque), je devais me débrouiller seul et trouver la réponse par moi-même. Il me laissa ainsi face à mes propres doutes. Je fus évidemment un peu surpris, habitué à être guidé et à recevoir l’approbation du maître… Mais finalement je compris que ce qui était évidemment attendu, c’était la capacité à trouver un moyen pertinent de faire face et pas seulement une « bonne » réponse selon des critères officiels.

Me Lee Kang Jong, lorsqu’il enseigne auprès de ses élèves les plus avancés, n’a de cesse de démontrer les différents niveaux de lecture et de réalisation des techniques. Un même mouvement comporte ainsi des degrés de réalisation qui évoluent au fil de l’expérience et de la compréhension de chacun. Progressivement, les prouesses physiques et la dextérité technique cèdent la place au coup d’oeil, à la synchronisation avec l’attaque adverse, au déplacement imperceptible…
 

C’est tout une économie de la gestuelle qui se met en place, un minimalisme qui vise à éliminer les actions parasites pour se focaliser sur la réponse juste, à savoir celle qui est la plus appropriée à un instant donné. Dans ces deux exemples, la martialité se comprend donc comme étant un cheminement évolutif. Des entraînements répétitifs et difficiles des premières années, visant à endurcir le corps, à perfectionner et aiguiser les techniques, à affermir l’esprit, on passe progressivement à un travail plus subtil. D’une débauche d’énergie, nécessaire et formatrice, on en vient à une focalisation sur l’essentiel, un meilleur contrôle. Sans doute est-ce là ce que l’on peut entendre par la maîtrise… Mais c’est toujours très déstabilisant, car ce que l’on croyait acquis, compris, ne l’est en réalité que partiellement.

A l’occasion d’un atelier sur les défenses au couteau il y a quelques années, Me Lee Kang Jong fit une remarque très intéressante, et en substance il dit à peu près : « n’ayez pas peur du couteau » et il démontra une technique très efficace, impressionnante de vivacité, maîtrisant sans difficulté l’attaquant. Après quoi il ajouta : « mais faites quand même attention, c’est un couteau… » Le tout avec un immense sourire. Le principe de martialité apparaît ici en filigrane. Tout à la fois, dans l’action, il faut agir de manière déterminée, et parallèlement la volonté d’intervenir ne doit pas nous aveugler sur les moyens et la manière de les mettre en oeuvre. En ce sens, la martialité, sous des dehors âpres voire violents, ne se confond pas avec une certaine forme de virilité échevelée, mais s’entend comme une recherche d’équilibre, une capacité de discernement, une force apprivoisée.

En Corée, sur les murs des dojang, il n’est pas rare de voir inscrits ces quelques mots : imjeon mutwae (임전무퇴) qui pourraient se traduire par « on ne recule pas au combat ». Ce n’est pas le sens littéral qui importe ici mais plutôt l’état d’esprit qui s’en dégage. Ne pas fuir le combat, cela signifie que face à un adversaire, il faut garder une détermination inébranlable, laquelle n’empêche pas le doute ni la réflexion et au besoin la fuite…
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Article publié originellement pour le n°21 de Dragon Magazine Spécial Aïkido  - "Aïkido et martialité" - 2018