13/042020

Des mérites de la pratique pieds nus

« Bon pied, bon oeil », « être sur le pied de guerre », « colosse aux pieds d’argile », « perdre pied »… Toutes ces expressions, et d’autres encore, soulignent l’importance de cette partie du corps qui permet appui et marche. De nombreux symboles y sont associés dans les cultures et les religions. Mais par confort, hygiène et sécurité, la plupart des civilisations ont habillé les pieds avec des sabots, sandales, bottes ou chaussures. Or, pour l’adepte des arts martiaux, la pratique pieds nus est d’une importance majeure.

Mais tout d’abord, un détour par les mains avant de traiter des pieds…

Discipline originaire d’Okinawa, le karaté se traduit comme étant l’art de la « main vide ». Son sens premier était la « main de Tang », en référence à la dynastie chinoise éponyme et donc à l’Empire du Milieu lui-même. En effet, les maitres d’Okinawa ont toujours revendiqué l’origine chinoise de leur discipline, connue sous le nom générique de quanfa, boxe chinoise ou kenpo en japonais.
 


Toutefois, pour introduire sa méthode au Japon, Gichin Funakoshi conserva la prononciation karaté en remplaçant le caractère 唐 (Tang, Chine) par 空 (vide), les deux pouvant se prononcer kara, le caractère 手 (te, main) demeurant le même. Cette homophonie permit de préserver l’identité de la discipline tout en la rendant plus acceptable aux yeux des dirigeants nippons, hostiles à toute référence chinoise.

L’utilisation du caractère  空 (vide) insistait d’abord sur le sens de méthode de combat à mains nues (même si en réalité de nombreux styles de karaté connaissent la pratique des armes, en lien avec le kobudo d’Okinawa), avec toutes les armes naturelles du corps humain. Mais il y avait aussi la volonté, sous l’influence du bouddhisme zen, de mettre en avant l’état d’esprit du karaté, le principe de « vacuité », de détachement.
 
Caractères chinois Prononciation chinoise Alphabet coréen Prononciation coréenne Signification
唐手 To te / kara te 당수 Tang soo Main des Tang / de Chine
空手 Kara te 공수 Kong soo Main vide
拳法 Ken po 권법 Kwon bop Méthode du poing
 
Alors, de la main vide aux pieds nus, quel rapport ? Justement, on y vient.

La pratique pieds nus présente de nombreux intérêts, à commencer pour la santé. La médecine chinoise pratique depuis longtemps le massage des pieds (et des mains), plus précisément la pression avec les mains et les doigts ou un stylet sur des points précis des pieds qui seraient en correspondance avec différents organes : foie, intestin, coeur… La réflexologie plantaire (en coréen : 발 반사요법 pal pansa yobop) vante les bienfaits en termes de circulation sanguine, de régulation du système nerveux central, de lutte contre le stress ou encore de relaxation. De sorte que la stimulation de ces points permettrait de rééquilibrer l’organisme, de prévenir des maladies et de soulager certains maux. Il y a évidemment ici un rapport avec l’acupuncture en médecine chinoise et la circulation de l’énergie dans les méridiens.

Dans le domaine des applications martiales, ces mêmes points sont utilisés pour provoquer douleur, engourdissement, paralysie, perte de connaissance voire la mort… Ce sont les fameux points vitaux (급소 keupso).
 

Marcher pieds nus, sur toutes sortes de surfaces permet donc, sans aucun exercice particulier ni connaissance spécifique, de masser naturellement les pieds, une forme d’automassage en somme. Outre les bénéfices pour les organes, marcher déchaussé tonifie les chaînes musculaires, de la voute plantaire jusqu’aux hanches sans oublier le dos. C’est à peu de frais un moyen naturel d’équilibrer l’ensemble du corps en adoptant une posture saine.

Les bénéfices d’une activité pieds nus sont également tangibles dans le domaine proprioceptif. On rappellera que la proprioception concerne la perception que l’individu a de son propre corps. Cette faculté est indispensable pour l’équilibre car elle permet de rectifier automatiquement et inconsciemment une position, ce qui contribue à éviter les blessures et à améliorer les performances physiques. C’est finalement une capacité d’adaptation du corps dans un environnement changeant : terrain instable ou meuble, choc, glissade, chute…

Les exercices de proprioception se concentrent généralement au niveau des chevilles, des genoux et des épaules. Par voie de conséquence, travailler pieds nus est un moyen de stimuler l’organisme et de transmettre des informations aux capteurs sensoriels qui sont logés dans les muscles, les tendons, les articulations, la peau et les fascias (tissus fibreux appartenant aux aponévroses, entourant organes, muscles, os qui soutiennent et protègent), propices à améliorer la proprioception.
 

Equilibre et adaptation donc, mais également coordination, meilleur placement du corps, contrôle du mouvement sont autant de qualités développées par un renforcement des aptitudes proprioceptives.

Non négligeable, la qualité des appuis sort renforcée dès lors que les pieds sont habitués à évoluer directement sur des surfaces hétérogènes, ils se musclent profondément et sont donc plus résistants.

Il y a également dans le travail pieds nus une dimension qui relève évidemment de la sensation. En effet, être directement en contact avec différents types de sols (durs ou meubles, humides, ou secs, chauds ou froids, lisses ou rugueux…) ne peut que développer les capacités sensorielles, de sorte que davantage de signaux, mêmes faibles sont perçus. Pour un combattant, plus ses sens sont affutés, plus il met de chances de son côté pour faire face à une attaque, un danger.

Et savoir sur quelle surface on évolue permet aussi d’adapter son attitude corporelle et les réponses techniques que l’on va emprunter. Evidemment, au quotidien, dans la rue, l’individu est chaussé, mais s’il a appris à stimuler ses sens au niveau de ses pieds nus, il en restera forcément quelque chose d’utile, même avec des chaussures.

A la fois endurcissement (épaississement de la peau et plus grande résistance à la douleur) et retour à un « état de nature », s’entraîner pieds nus représente un moyen de prendre racine, de se connecter avec la terre, d’éviter de perdre pied peut-être, en revenant un instant en contact direct avec le sol. Comme un instinct primitif, un rappel à nos origines lointaines…
 

C’est aussi une forme de dépouillement et d’humilité, la manifestation qu’il faut finalement peu de choses pour tracer sa voie et se focaliser sur l'essentiel. Souvenons-nous ici des va-nus-pieds, expression restée dans le langage et dont le dictionnaire Littré nous donne la définition suivante : « homme qui n'a pas de quoi avoir des souliers, un misérable ». Dans les temples bouddhistes ou les mosquées, être déchaussé est aussi une marque de respect.

A cet égard, la tenue du pratiquant ou de la pratiquante d’arts martiaux en est un excellent exemple : un pantalon, une veste et une ceinture pour la fermer, c’est tout ce qu’il faut pour s’entraîner. Et encore, en Inde ou en Thaïlande, les élèves de kalaripayat se suffisent d’un pagne et ceux de muaythai d’un short, et originellement, un simple vêtement du quotidien faisait l’affaire dans beaucoup d'écoles d'arts martiaux.

Pour finir, dans la symbolique des nombres en Chine, l’homme est le trait d’union entre la terre et le ciel, ce triptyque formant les "trois puissances" ou "trois forces" (chinois : 三才 san tsai ; coréen : 삼재 samjae), connu aussi sous le terme de Ciel-Terre-Homme (chinois : 天地人 tiandiren ; coréen : 천지인 chonjiin). Et c’est évidemment en passant par les pieds que le lien se fait entre l’homme et le ciel, et on imagine que c'est encore mieux s'ils sont nus...

Les mains vides et les pieds nus. C’est donc simultanément un état d’esprit et une manière de pratiquer les arts du combat, une façon de se comporter, une force intérieure.