21/042019

L’art délicat du maniement des baguettes : trois enseignements à retenir

Un jour qu’il revenait d’un séjour à New York, Me Lee Eun Jong m’offrit un lot d’une vingtaine de baguettes en bois des plus ordinaires, très probablement achetées dans un drugstore quelconque tenu par des Chinois ou des Coréens, dans un des quartiers de la Grosse Pomme. Simple et sans décorum, ce cadeau était un geste d’une touchante attention. Et puis, quitte à rapporter un objet typique en guise de souvenir d’un voyage aux USA, quoi de plus normal que des baguettes ?


Ce cadeau, d’une certaine manière, faisait écho à une discussion, quelques mois auparavant, que Me Lee Eun Jong avait lancée un soir, lors d’une virée dans un restaurant coréen parisien, après un passage de grades. Au cours du repas, face aux difficultés de l’un des convives aux prises avec sa paire de baguettes, il revint sur les vertus attachées selon lui au maniement des baguettes et leur transposition dans la pratique martiale.

Histoires, formes et usages des baguettes

L’histoire des baguettes s’étend sur environ 3 000 ans, et parmi les légendes et théories sur les raisons de leur apparition et de leur utilisation, on retiendra en particulier le refus d’un empereur chinois de la présence sur sa table de tout objet pointu ou tranchant. La crainte d’être assassiné aurait ainsi conduit à l’adoption des baguettes1.

Qui fréquente assez régulièrement les tables asiatiques aura constaté qu’il existe différents types de baguettes selon que l’on se trouve dans un restaurant chinois, japonais, vietnamien ou encore coréen :
  • baguettes chinoises : généralement en bambou ou en bois, elles sont longues, carrées sur la partie où on les saisit et cylindriques à leur extrémité ;
  • baguettes japonaises : nettement plus courtes, très souvent en bois laqué et dont l’extrémité est pointue ;
  • baguettes coréennes : de taille intermédiaire, elles ont la particularité d’être en métal et plates, plus lourdes et donc plus difficiles à manier que leurs homologues nipponnes ou chinoises.

Parmi les kuaizi (筷子) chinoises ou les jeotgarak (젓가락) coréennes, on trouve aussi des baguettes en ivoire, en porcelaine, en argent et surtout beaucoup de baguettes jetables, chopstick en plastique ou en bambou… et qui ne vont pas sans poser d’évidentes questions de nature écologique…
Sur les usages en vigueur à table, on se souviendra qu’il est plutôt mal vu de pointer les autres convives avec les baguettes ou encore de planter ces dernières dans un bol de riz, rituel réservé aux funérailles. D’autres règles s’appliquent, comme ne pas lécher, jouer, taper sur les bols ou verres, croiser ou farfouiller dans les plats avec lesdites baguettes.

Dans les premiers temps, la manipulation des baguettes est donc un exercice délicat : tenues trop haut ou trop bas, les doigts mal placés, en utilisant trop ou pas suffisamment de force… Bref, pour un novice, le repas peut vite devenir frustrant voire frugal… 

Instruments en apparence anodins, ces ustensiles composés de deux tiges qui servent à pincer la nourriture pour s’en saisir et ensuite la porter à la bouche, recèlent en réalité, au fil de leur utilisation, des trésors insoupçonnés qui peuvent être redéployés dans d’autres domaines, dont les arts martiaux.

Maniement des baguettes et qualités martiales

Passons en revue trois enseignements à retenir dans la pratique de la "voie" des baguettes :
 
Patience et persévérance

Le premier enseignement dans l’art de l’utilisation des baguettes sera donc celui-là : la patience. Prendre le temps d’échouer et de recommencer, car en dépit des conseils et même des guides d’utilisation qui foisonnent sur le net, il faudra consacrer du temps et des efforts pour maîtriser ces couverts peu prompts à se laisser dominer du premier coup.
Ce n’est qu’au prix d’une utilisation régulière, faite de nombreuses répétitions, que l’on pourra se familiariser avec ces ustensiles, et avoir droit à un repas sans encombre. Persévérer à faire et refaire en acceptant l’échec.
 
Dextérité et précision 

Agilité ou adresse, le sens premier de la dextérité renvoie à l’aisance dans l’utilisation de la main. En l’espèce, la manipulation des baguettes développe des trésors d’habileté de la main, organe préhensile complexe. Ici, la sollicitation de tous les mécanismes de la main, du poignet en passant par la paume jusqu’à l’extrémité des doigts, est évidente. La coordination des 5 doigts, l’aisance dans le mouvement, la souplesse tout autant que la force, toutes ces qualités sont développées par l’utilisation régulière des baguettes. Saisir un morceau de viande, des nouilles ou du tofu soyeux, sans les faire tomber, voilà bien des épreuves qui développent la fermeté de la poigne et la finesse de la saisie ! 
Compagne de la dextérité, la précision s’acquière en parallèle et signe l’exactitude dans la réalisation du geste. In fine, il s’agit d’utiliser la juste force pour se saisir d’un mets précisément déterminé. C’est l’affirmation de la volonté dans le mouvement net et précis.

Dans L’empire des signes, Roland Barthes revient justement sur cette double qualité des baguettes. Il rappelle que "tout d’abord, la baguette - sa forme le dit assez - a une fonction déictique : elle montre la nourriture, désigne le fragment, fait exister par le geste même du choix, qui est l’index." Mais elle a aussi une autre fonction qui est « celle de pincer le fragment de nourriture (…) ; car l’aliment ne subit jamais une pression supérieure à ce qui est juste nécessaire pour le soulever et le transporter. »
 
Sensibilité et toucher

Manger avec des baguettes ne fera pas de vous un être plus sensible mais en revanche vous permettra de développer vos qualités tactiles (prière de pas s'exciter pour autant). En effet, le toucher est fortement sollicité au travers de l’utilisation des baguettes et même si la main n’est pas en contact direct des aliments, être en capacité d’apprécier - via les baguettes - la texture d’un produit, sa consistance, son poids, sont autant d’aptitudes qui s’affinent au fil du temps et de la pratique. L’intérêt réside alors dans la faculté accrue du toucher à percevoir les moindres variations, différences, changements.

Applications à l'art du combat

Le maniement des baguettes concourt en somme au perfectionnement de trois qualités essentielles à la pratique martiale, traduisant elles-mêmes trois dimensions entremêlées : physique, technique et mentale :
  • La sensibilité développée du toucher facilite la perception subtile des actions et des intentions au contact de l’adversaire. Sur une saisie par exemple, la force et la mobilité de la main pourront s'adapter et anticiper les réactions de l'adversaire (légers mouvements, tension nerveuse, densité musculaire...) ;
  • Dans le même temps, la gestuelle d’une main à la fois plus souple et plus forte s’avère davantage décisive dans le mouvement. Dans la brièveté de l'action, le geste sera plus vif et précis ;
  • Enfin, l’esprit formé à se concentrer sur des détails dont les réglages fins sont exigeants et demandent de nombreuses répétitions, est préparé aux situations changeantes, à l’adaptation et à l’effort mental soutenu. La technique sera de fait plus spontanée car intégrée comme une sorte d'automatisme conscient, gage de réactivité.
Le maniement en apparence anodin des baguettes contribue en réalité à faire de la main un outil plus puissant et "intelligent", quasi intuitif, ce qui est une qualité essentielle en combat.

Sabres et baguettes

Pour finir, parlons un instant sabres et baguettes et leurs liens inattendus dans le paquetage des samuraïs.
Parmi les armes traditionnellement portées par les samuraïs, daito et wakizachi forment le daisho, ou paire de sabres. Les daito, sabres d’une longueur supérieure à 60 cm, comprennent notamment le célèbre katana, et sont utilisés à 2 mains. Le wakizashi est un sabre moyen, de 30 à 60 cm, et s’utilise à une main. Le tanto, poignard de moins de 30 cm, accompagne parfois les sabres2.
Selon les modèles de sabres ou de poignards, divers ustensiles peuvent se loger sur un côté du fourreau spécialement prévu à cet effet, dont parfois… une paire de baguettes ! Les baguettes accompagnaient donc le samurai sur le champ de bataille puisqu’il fallait bien se restaurer entre deux combats...

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​1 Le blog La Table de Diogène est Ronde vous donnera un premier aperçu historique plus détaillé sur le sujet. Et dans les pages de Libération, un article permettra aussi d’y voir un peu plus clair sur le débat culturel qui oppose les fourchettes aux baguettes : piquer ou pincer, telle est la question.
2 Pour approfondir le sujet, on consultera utilement l'ouvrage Nippon To de Serge Degore paru aux Editions du Portail (1989).