01/102018

Quelle place pour l'enseignement des arts martiaux au féminin ?

Les arts martiaux se féminisent et c'est une excellente chose, pour ne pas dire une nécessité ou même une évidence ! Une salle où se côtoient des pratiquantes et pratiquants de toutes les origines sociales, de tous les milieux professionnels, de toutes les couleurs de peau, de toutes les religions, de tous les gabarits, de tous les âges et aussi des deux sexes, c'est évidemment une chance d'échanger des expériences, des points de vue, des manières d'être, de faire et de penser. C'est assurément, surtout, le meilleur moyen de comprendre l'autre et de le respecter. Une banalité, sans doute, mais qui revêt pourtant une importance cruciale.

Une présence féminine qui s'affirme mais...

Pratiquantes, ceintures noires, combattantes, championnes, enseignantes, arbitres, présidentes de club ou de ligue... les femmes sont effectivement présentes dans tous les registres des arts martiaux, à tous les niveaux. En Taekwondo, par exemple, le combattant français le plus titré a longtemps été une combattante, en la personne de Glawdys EPANGUE. Le Judo et le Karaté français comptent d'immenses championnes, médaillées mondiales et olympiques, de même que la boxe anglaise.

Féminisation des effectifs, certes, pour autant la reconnaissance des femmes n'est pas encore complètement assurée dans l'univers des arts martiaux et des sports de combat. Derrière des destins individuels brillants, médiatisés et valorisés, et une pratique de masse qui assure une place certaine aux femmes, un constat un peu différent s'impose : quel intérêt est-il réellement accordé aux femmes et à ce qu'elles peuvent transmettre ? L'expertise des plus compétentes est-elle mise en avant ? Sont-elles reconnues comme enseignantes ? Peuvent-elles être des maîtres (sans attendre, la réponse est oui, beaucoup le sont déjà) ?

Un détour par le Hapkido

A titre d'illustration, dans la petite communauté du Hapkido, quelle est au juste la place accordée aux femmes ? Il convient avant tout de préciser que le Hapkido ne compte que 2 000 à 3 000 pratiquant(e)s, à comparer aux 50 000 du Taekwondo mais également aux 600 000 du Judo, 200 000 du Karaté, 60 000 de l'Aïkido, la discipline étant relativement jeune, présente en France depuis une quarantaine d'année mais s'étant vraiment développée à partir du début des années 1990.

S'il est difficile de chiffrer le nombre exact de pratiquantes de Hapkido, le chiffre relatif aux détentrices de la ceinture noire est assez parlant (chiffres sur le site de la FFTDA au 14/07/2018) : environ 40 femmes ceintures noires de Hapkido dont une 4e dan et deux 3e dan. Ces chiffres sont ceux des dans fédéraux de la FFTDA et ne sont pas exhaustifs, il existe d'autres fédérations en France au sein desquelles est pratiqué le Hapkido, et beaucoup de pratiquant(e)s ne se soumettent pas à des examens de grades officiels, privilégiant les grades passés auprès de leur professeur ou maître.
La jeunesse de la discipline, ses effectifs encore limités et sa structuration récente peuvent expliquer pour partie cette faible féminisation au niveau de la ceinture noire. Néanmoins, après autant d'années, si peu de femmes ceintures noires, c'est long pour un résultat médiocre... Et par voie de conséquence, cela a un impact direct sur la place des femmes dans l'enseignement de cette discipline.

Ainsi, à l'heure actuelle aucune femme enseignante de Hapkido n'est reconnue au niveau national, aucune non plus n'a déjà dirigé à notre connaissance un stage d'envergure. Quant aux démonstrations, si les femmes y sont souvent présentes, ce n'est jamais en tant que chef de file, tout juste comme faire valoir, sorte d'argument promotionnel : « vous voyez, avec le Hapkido les femmes aussi peuvent se défendre ».

Un univers martial qui demeure très masculin

A son modeste niveau, le Hapkido ne fait en réalité que reproduire ce qui existe au niveau des arts martiaux en général. Une présence féminine plus ou moins importante selon les disciplines (ce qui peut être lié à la communication des fédérations, à des résultats sportifs) mais avec un effacement du rôle de la femme sur certains aspects, notamment dans le domaine de l'enseignement.
Tant que les femmes combattent* dans leurs catégories respectives pas de souci, c'est du combat « entre filles ». De même, l'enseignement auprès des enfants est souvent dévolu aux femmes, leur supposé caractère maternel devant sied parfaitement aux bambins...

Mais dès qu'il s'agit d'en démontrer aux adultes et en particulier aux hommes, de leur apprendre l'alpha et l'oméga de la technique et du combat, le sentiment fugace qu'une femme ne serait pas à la hauteur surgit soudain. Ainsi, rares sont les femmes auxquelles on confie l'entraînement des équipes nationales masculines.
Quant aux maîtres féminins (on n'ose dire « maîtresses » de peur de diverses connotations...), s'ils existent bel et bien, ils sont tout simplement absents du paysage. Un quart d'heure après avoir obtenu leur 4e dan**, combien de mâles se font-ils déjà appeler maître ? Beaucoup. S'agissant de leurs homologues féminines, beaucoup moins.
Au global, dès que l'on aborde la dimension martiale, « guerrière » et donc supposée « virile » de ces disciplines, les femmes sont quasi inexistantes. Plus exactement, leur position et leur rôle en tant que détentrice d'un savoir martial n'est que rarement valorisé.

Équité et discernement

S'il convient de traiter chacun et chacune dans le sens d'une parfaite égalité, cela ne revient pas à nier les différences qui peuvent exister en termes de corpulence, de force, de résistance, le sexe n'étant d'ailleurs pas le seul facteur discriminant mais également l'âge, l'expérience, la santé... Le rôle de l'enseignant est ici primordial, d'une part concernant la pédagogie qu'il met en œuvre, à savoir être capable de faire un cours pour toutes et tous, tout en tenant compte des spécificités de chacun. Une technique contient un principe générique, elle est ensuite adaptée en fonction des circonstances, de celle ou celui qui la réalise et de celle ou celui qui la subit. Il n'y a pas plus aberrant, notamment en matière de self-défense, d'affirmer qu'une technique se réalise d'une unique manière et n'est efficace que de la sorte. Une technique figée est une technique morte avec le risque que celui qui l'utilise aussi... Une pédagogie adaptée et un entraînement bien conduit doivent ainsi mener chacun à appréhender au mieux les différents aspects de la discipline pour les intégrer selon les dispositions de chaque individu, hommes et femmes.

Il en découle naturellement, et c'est peut être encore plus important, que le discours et l'exemple que donne le professeur se doivent d'ouvrir l'esprit des pratiquants hommes et femmes, de donner confiance en les capacités de chacun. Promouvoir et soutenir hommes et femmes au sein du dojang, leur conférer les mêmes chances en fonction de leur seul mérite, sans doute est-ce là le meilleur moyen de permettre aux femmes de se sentir capables (et elles le sont évidemment) d'occuper toutes les fonctions que les hommes ont le loisir de remplir.

Sensibiliser les esprits 

Le Hapkido, et les arts martiaux dans leur ensemble, manquent peut être encore d'enseignant(e)s et de cadres suffisamment sensibilisés par le sujet. La compétence technique est indispensable mais elle est insuffisante. S'inscrire dans une réflexion sur le rôle éducatif et social de l'art martial, est une nécessité impérieuse. Les structures fédérales (et administratives) ont évidemment un rôle à jouer en la matière, d'impulsion, d'incitation, d'accompagnement, de conseil. Mais seule l'initiative locale, dans le dojang, structurée, pensée et pérennisée par le professeur et son équipe peut faire avancer les mentalités. A une époque ou nombre de jeunes ceintures noires 1er dan***, après seulement 3 ou 4 années de pratique, obtiennent dans la foulée leur DIF, leur CQP voire le DEJEPS et ouvrent aussitôt un club, sans autre expérience de la vie que leurs jeunes années, leur quelques centaines d'heures d'entraînement, peut être un peu de compétition et peu ou pas de connaissance du monde professionnel, on est en droit de douter (malgré des compétences et de la bonne volonté) de leur capacité à prendre la mesure de ces enjeux et surtout à y apporter des réponses adaptées. Une réflexion sur la « maturité » des enseignants serait sans doute à conduire, également. C'est un autre sujet.

Comme dans tous les domaines, les femmes ont toute leur place au sein des arts martiaux, à tous les étages de la pyramide des responsabilités. Elles s'entraînent, elles passent des grades, elles enseignent, elles s'investissent dans la vie des clubs. Espérons que demain elles dirigeront davantage de clubs, qu'elles animeront encore plus de stages et de formations, et surtout que certaines seront des « maîtres » reconnus et formeront à leur tour des disciples – hommes et femmes, qu'elles feront avancer la discipline et innoveront... Il y a un seul pas à franchir, celui de la reconnaissance, puisque ces maîtres sont déjà là mais qu'elles ne bénéficient pas de la lumière à laquelle elles ont légitimement le droit.
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* Précision étant faite ici que pour le moment il existe très peu de compétitions de Hapkido, technique ou combat, en France.
** La tradition veut qu'arrivé au grade de 4e dan un enseignant puisse se faire appeler maître. Cela vient du fait qu'en Corée il n'est possible d'ouvrir son propre dojang qu'à partir du grade de 4e dan. En France l'appellation de maître relève d'un usage discrétionnaire et non d'une règle officiellement établie.
*** Avoir 16 ans, 3 années de pratique justifiées par 3 timbres de licence permettent de se présenter au 1er dan fédéral. A 18 ans, le 1er dan titulaire du PSC1 (secourisme) peut se présenter au DIF (Diplôme d'Instructeur Fédéral), au CQP (Certificat de Qualification Professionnelle) ou au DEJEPS Diplôme d'état de la Jeunesse, de l'éducation populaire et du Sport.

Crédit sphoto : Matthieu Ravet