19/012017

Un esprit souple dans un corps souple

Le père fondateur du Judo, Jigoro Kano, ne s'y était pas trompé, en nommant sa dicipline « voie de la souplesse » (s'inspirant de l'antique « art de la souplesse » qu'est le jujutsu), il soulignait de la sorte l'importance cruciale que la souplesse revêt au sein de la pratique martiale. La souplesse s'entend évidemment comme étant une qualité physique majeure, laquelle autorise aisance, agilité et harmonie dans le mouvement. En prolongement, on pourrait dire qu'elle également une attitude, un comportement. Enfin, elle est aussi une disposition de l'esprit qui confère une grande capacité d'adaptation, une forme d'intelligence des situations.
 

Souplesse corporelle

La souplesse est une qualité physique éminente, au même titre que la force ou l'endurance. Elle désigne la capacité à réaliser des mouvements de grande amplitude.

Dans ce cadre, les étirements sont des exercices qui consistent à mettre en tension des chaînes musculaires autour d'une articulation afin que les muscles retrouvent leur longueur optimale. Les étirements se pratiquent notamment lors de la phase d'échauffement, après une montée en température du corps, pour préparer les chaînes musculaires à la séance d'entraînement et limiter de la sorte les risques de blessures.

Les assouplissements ne se confondent pas avec les étirements, ils constituent un travail spécifique dont l'objectif est l'allongement des muscles et la diminution des tensions susceptibles de limiter la réalisation des mouvements.

Cette souplesse est pour partie innée selon la nature des fibres musculaire dont chacun a hérité à sa naissance, lesquelles sont plus ou moins élastiques, et de la mobilité articulaire. Les contorsionnistes, par exemple, ont des dispositions naturelles uniques qui leur permettent de réaliser des prouesses physiques que même un très bon entraînement ne permettra pas à un individu « normal » d’atteindre. Néanmoins, chez la plupart des individus, des exercices réguliers, adaptés et progressifs permettent de gagner une amplitude suffisante pour réaliser correctement la plupart des mouvements liés aux activités de combat.

Le développement et l’entretien de la souplesse dès le plus jeune âge garantissent de la conserver dans le temps et permettent généralement d'obtenir une plus grande flexibilité. Toutefois, même passée l’enfance ou l’adolescence, il n’est pas trop tard pour exercer sa souplesse et la développer. Là encore, la patience, l’assiduité et la régularité sont indispensables pour voir poindre de réels progrès.

Les intérêts de cette souplesse corporelle sont de plusieurs ordres, à commencer par des bénéfices pour la santé. En effet, une bonne souplesse des bras et des jambes ainsi que du torse, facilite la réalisation des mouvements du quotidien, évitant une dépense énergétique superflue pour des mouvements finalement aussi simples que se pencher pour ramasser un objet, se tourner, s’asseoir, s’allonger… Des muscles plus souples permettent de réduire le risque de blessures lors de toutes les activités physiques. En bref, plus on est souple, moins on force pour réaliser un mouvement et donc moins on risque de se blesser.

Dans le cadre des arts martiaux, sans qu’il soit nécessaire de posséder une souplesse prodigieuse (le fameux grand écart), cette flexibilité autorise la réalisation de mouvements plus fluides, de fait, des muscles plus élastiques et des articulations plus mobiles favorisent la réalisation d’un plus large éventail de techniques à différents niveaux et selon différents angles. La pratique en est donc facilitée puisque la gestuelle n’est pas entravée par des difficultés d’ordre physique. On peut dès lors se concentrer davantage sur l’amélioration des mouvements et envisager une montée en puissance des compétences techniques.

Ceci étant, dans le champ des arts du combat, si une bonne souplesse corporelle est souhaitable, elle n’est pas non plus indispensable. Nombre de pratiquants qui sont peu souples arrivent malgré tout à progresser et à réaliser des techniques tout-à-fait satisfaisantes. Il n’est pas nécessaire d’être capable de réaliser des coups de pied au visage ou de passer sa jambe derrière son cou pour être un bon pratiquant. La souplesse facilite la bonne exécution des mouvements, elle donne de l’aisance, pour autant elle ne détermine pas à elle seule la qualité d’un combattant.

On notera également qu’une trop grande souplesse, lorsqu’elle n’est pas compensée par un grainage musculaire suffisant, peut être source d’entorses à répétition et d’un manque de stabilité, de force, de puissance et/ou de vitesse.
 

Souplesse psychique

Le registre que nous abordons à présent touche aux dispositions intellectuelles et cognitives, la capacité à envisager la diversité aux travers de la réflexion et de la culture (au sens de culture générale, de connaissances). Observer, réfléchir, comprendre, accepter pour apprendre, s’adapter et progresser. C’est ce qui permet de dépasser la ligne d'horizon à laquelle chacunn est accoutumé, position de confort qui consiste à ignorer la remise en cause.

Etre malléable intellectuellement ne signifie pas devoir renoncer à ses principes, être docile et servile ou se saisir de la dernière tendance à la mode, au contraire, c’est une souplesse qui consiste à conserver les fondamentaux tout en restant à l’écoute. La pensée, les idées doivent être fluides pour ne pas s’arcbouter sur des conceptions qui finalement ne seraient pas ou plus adaptées.

En combat, l’adaptation est permanente et il n’y a pas plus grand danger que de faire preuve de conservatisme technique ou d’obscurantisme dogmatique sur des concepts supposés « traditionnels » (sans rejeter la tradition dans ce qu’elle a de noble et d’important) qui seraient par définition indépassables.

Cette souplesse psychique se manifeste par l’ouverture d’esprit, la curiosité, l’envie d’apprendre, l’acception d’autrui et de la différence. Elle exprime la fluidité et donc la capacité d'adaptation voire d'évolution.

Enfin, on notera que la science fait régulièrement état de la plasticité cérébrale, ou souplesse du cerveau, à savoir la capacité qu'à ce dernier à s'adapter et à évoluer au gré des expériences vécues par l'organisme.
 

L'indispensable relâchement

Souplesse du corps et de l'esprit sont bien souvent parasitées par des tensions qui sont tout autant musculaires que mentales.

Ces tensions naissent de mauvaises postures, de déséquilibres corporels, de mauvaises habitudes alimentaires, du manque d'exercice... Elles font également suite à des attitudes mentales ou à des contrariétés qui conduisent nombre d'individus à se « contracter » et à adopter une attitude physique et ou mentale rigide. Ces crispations sont le fruit du stress, des angoisses et de tout ce qui contribue à nous raidir plus ou moins consciemment. Cela peut être lié à certaines angoisses ou répulsions : gêne lors d’un contact physique, peurs incontrôlées (agoraphobie, claustrophobie…), éducation…

Des personnes souples sur le plan corporel peuvent ainsi fort bien être raides « nerveusement ». Ne dit-on pas de certains individus qu'ils sont de « grands nerveux » ou encore qu'ils sont « raide comme la justice » ? Quelques signaux physiques facilement identifiables ne trompent pas : gestes brusques et saccadés, crispation lors d’un contact, épaules hautes, travail en force, mauvaise corrélation entre le geste et la respiration, dos raide exagérément droit… Mais c'est aussi l'entêtement, le refus de la contradiction, l'égoïsme et l'égocentrisme... Et que dire des individus psychorigides ? Ces personnes qui ne peuvent pas envisager la perspective d'autrui par manque d'empathie ?

Ce manque de relâchement conduit, dans la sphère du combat, a un curieux paradoxe. Des personnes bénéficiant d’une souplesse suffisante voire largement au-dessus de la moyenne mais nerveusement tendues, seront capables de réaliser des techniques avec une amplitude importante, pour autant ces mouvements seront souvent saccadés, souffrant d'un manque de maîtrise, et ce défaut de fluidité nuira clairement à l’efficacité de la gestuelle. De même, la rigidité de l'esprit conduira inévitablement à des erreurs tactiques et stratégiques, à des prises de décision inadaptées.

Cette tension physique et mentale a également partie liée à la dimension émotionnelle et à la capacité à surmonter les évènements sans qu’ils nous submergent. C'est souvent une forme de carapace destinée à se protéger de toutes les agressions extérieures; en se raidissant on se croit - à tort - plus fort. Rappelons nous la fable du chaîne et du roseau : "je plie, et ne rompts pas".

Or, il s’agit ici d’être capable de lâcher prise, comprendre que la souplesse n’est pas une faiblesse mais bien une force. Le souple ne se confond pas avec le mou ni le fort avec le dur. C'est pourquoi le relâchement est une attitude salvatrice qui permet d'équilibrer l'utilisation de la force et de l'énergie et d'en faire usage efficacement au moment opportun. Sans relâchement du corps et de l'esprit point de souplesse.

Yu, won, hwa : le triptyque du Hapkido
Pour l’occasion, rien de mieux que d’évoquer les trois concepts de base du Hapkido :

  • yu : fluidité
  • won : circularité
  • hwa : harmonie

Toutes ces notions renvoient plus ou moins au principe de la souplesse et du relâchement, et soulignent l’importance de la rondeur, de ce qui englobe et associe. Toutes choses égales par ailleurs, cela n’exclue pas le recours, par moment, à la linéarité, à la rupture et à la dureté, selon un principe d’équilibre des contraires.

Les plus belles âmes sont celles qui ont plus de variété et de souplesse.
Montaigne, Essais III, 3

Pour aller plus loin :