30/012016

La maîtrise de soi

En Hapkido, comme dans tous les arts martiaux, la maîtrise de soi est une qualité primordiale. Elle  est évidemment indispensable lors de moments relativement exceptionnels (au sens où ils ne se produisent pas régulièrement pour un individu lambda), générateurs de fortes tensions, de crise, de frayeur. On pense ici aux agressions, accidents, guerres… 
Puis, certains moments de l’existence peuvent être marqués par des maux qui touchent chaque individu à un moment ou un autre de son existence mais qui restent lourds et douloureux lorsqu’ils surgissent : maladie, chômage, divorce, perte de ses proches… Là encore, le contrôle de soi est essentiel.
Mais la maîtrise de soi apparaît tout aussi utile et nécessaire au quotidien, lequel produit souvent des doses plus ou moins importantes  (et insidieuses) de stress, de nervosité, de peur ou d’anxiété. On citera de manière non exhaustive les querelles de famille, les insultes au volant, le manque de courtoisie, le rythme effréné de la vie urbaine, la pression au travail… 

De fait, cette maîtrise de soi est tout autant physique que psychique ou mentale : on ne s’agite pas en tous sens, on ne parle pas de manière irréfléchie, on ne se laisse pas emporter par ses sentiments. Les arts martiaux, c’est par essence le geste juste et la parole avisée (n’oublions pas que les mots touchent parfois aussi douloureusement qu’une frappe, notamment psychologiquement), ainsi que l’esprit clair, car une émotion seule ne doit pas nous guider.

Dans tous les moments difficiles qui nous assaillent, le contrôle est important, ce qui ne signifie pas pour autant que rien de ce qui nous touche ne doit nous laisser insensible ou demeurer enfoui, c’est même le contraire. La peur, les larmes, la colère doivent trouver à s’exprimer, ils sont un moyen d’évacuer un trop plein de tension et une manière de nous informer de la gravité de la situation. Mais il convient de revenir assez vite à l’équilibre, de sorte que ces phénomènes n’aient pas une emprise néfaste. C’est en ce sens que s’entend la notion de contrôle ou de maîtrise, qui est d'ailleurs celle de la voie du juste milieu que prône le tao chinois (nous ne reviendrons pas sur le concept bien connu du yin et du yang mais les notions développées ici s'en inspirent).

Or, toute la difficulté, lors d’un combat, d’une agression, d’un accident ou de tout évènement qui survient de manière impromptue ou qui est générateur d’une forte douleur physique et/ou émotionnelle, c’est justement de conserver l’esprit clair, condition indispensable pour que nos actions soient les plus adaptées possible au contexte nouveau ainsi surgi.
Cet état de maîtrise de soi, outre des dispositions naturelles du caractère, l’héritage d’une éducation ou encore une expérience professionnelle qui nous contraint à observer ce nécessaire contrôle, cet état donc, s’acquiert avec l’entraînement.

Dans le champ des arts martiaux, la gestuelle tout d’abord est dégrossie par l’exercice et elle s’affine au fil des répétitions et des progrès de l’aisance corporelle. La précision technique demande du temps et des efforts prolongés tout comme l’affermissement du corps. Ce qui signifie qu’au terme d’un important travail, les mouvements se font rapides, puissants et précis, signes de la maîtrise de son corps et des actions qui en découlent. Frapper où il faut, comme il faut, s’il le faut. C’est une évidence, la riposte face à une insulte, une provocation ou une attaque au couteau ne sera pas la même, adaptée à la gravité de la situation (gardons d’ailleurs en mémoire les conditions de la légitime défense).

A cette maîtrise de soi corporelle s’adjoint en parallèle le contrôle émotionnel. Cela passe par le choix des mots que l’on va exprimer et des attitudes que l’on va adopter, et à travers eux la manifestation de nos sentiments, de nos idées, de notre état d’esprit. En situation de crise ou dans un contexte difficile, il s’agit de ne pas laisser divaguer notre réflexion et notre ressenti, pour se focaliser sur l’essentiel dans le moment présent. C’est une aptitude à faire des choix, rapidement, les moins mauvais possibles. Ce mécanisme de réaction « intelligente » est là aussi le fruit de l’entraînement et de mises en situation qui visent à l’aguérissement pour trouver la réponse la plus adaptée à la situation du moment. Ainsi, l’état d’urgence n’est pas le même entre un grave accident de la route, un dégât des eaux dans son appartement ou encore le fait d’avoir manqué son avion. Toutes ces situations génèrent du stress et de l’énervement mais leur importance respective est à relativiser afin de ce recentrer sur ce qui est vraiment important.

Intimement liés, on s’en doute, le psychique et le physique vont déterminer, selon nos dispositions naturelles, notre éducation, notre niveau de préparation et la gravité de la situation, la réponse que nous allons produire. Concrètement, en cas de combat et selon les cas, allons nous rester pétrifié en état de sidération, nous évanouir, hurler, être incohérent ou alors réagir en fuyant, faisant face verbalement ou en combattant ? Et face aux évènements difficiles qui jalonnent une vie, allons nous rester dans la complainte, baisser les bras, renoncer sous prétexte que nous souffrons ou au contraire allons nous essayer de surmonter les aléas, sans que cela évidemment n’efface difficultés et douleurs.

A chaque évènement difficile les acquis sont remis en question. Néanmoins, adjoindre préparation physique et technique à un conditionnement mental trempés au fil des entraînements, de la compétition, des mises en situation et d’une capacité à envisager des situations anxiogènes confèrent une petite chance supplémentaire de réussir à adopter la « bonne » décision, sans pour autant, évidemment, que l’on puisse jamais garantir que l’on maîtrisera l’environnement dans lequel les évènements surviennent. C’est même impossible.

Une fois de plus, la valeur ajoutée des arts martiaux ne porte pas pour l’essentiel sur les aptitudes à combattre (uniquement) physiquement (sans nier toutefois cet intérêt) mais plutôt à transposer dans différentes situations les enseignements reçus à l’entraînement et à considérer avec recul leur importance ou leur gravité relative : pugnacité, réactivité, adaptabilité, résistance à la souffrance et au stress et donc, maîtrise de soi. Une autre forme de combat en somme.