14/012015

Le coup de pied est-il vertueux ?

Popularisés dans les films d’action et notamment ceux dits d’arts martiaux (généralement qualifiés  grossièrement de films de « kungfu ») ou à travers la retransmission de compétitions sportives type K1 ou UFC, s’illustrant aussi au cours de spectaculaires démonstrations, les coups de pied sont devenus au fil du temps un incontournable vade-mecum de la castagne télévisuelle et de la bagarre esthétisée. Tout comme en hiphop, il existe désormais des battles des pros du coup de pied, endiablés et aériens, le monde de la danse et des arts martiaux, voire du cirque, étant parfois ainsi extrêmement proches, alors que dans le même temps, les guerriers du MMA aspirent à des considérations plus pragmatiques, simples et fracassantes.

Aucune connotation péjorative dans ce qui précède, simplement le constat d’une évolution de la gestuelle (certaines techniques réalisées aujourd’hui étaient encore impensables il y a quelques années) et surtout du sens que l’on donne aux mouvement exécutés.

Bref, les coups de pied, honnis par certains pour leur inefficacité en combat « réel », portés au firmament par d’autres fanatiques du levé de gambettes, banal instrument pour beaucoup en combat sportif (low kick, front kick, roundhouse kick, bandaltchagi and that’s all folks…), les coups de pied sont donc partout autour de nous et dans le même temps semblent être souvent mal compris quant à leur utilisation et leur intérêt. Une chose est sûre, ils ne laissent pas indifférent.

Luttes, boxes et MMA

Dans la myriade des disciplines de combat à mains nues qui existent à travers le monde, au regard des époques et des cultures, on peut lister deux grandes familles comprenant d’une part les luttes , et d’autre part les boxes.

Les luttes - très anciennes techniques de combat que l’on retrouve partout sur le globe - peuvent se définir comme étant des méthodes d’affrontement au corps-à-corps, consistant en la saisie du corps et/ou de la tenue de l’adversaire avec pour objectif de le mettre à terre. Le processus consiste en des actions de tirer-pousser, avec des balayages, des fauchages et des projections, le tout devant provoquer des déséquilibres susceptibles de faire chuter l’adversaire. Bien souvent, la victoire est remportée lorsque le dos ou une partie du dos de l’adversaire touche le sol. C’est en quelque sorte une mort symbolique.

Selon les règles en vigueur, le combat peut se poursuivre au sol, dans ce cas sont mises en oeuvre des techniques d’immobilisation, de strangulation et de luxation. Ces différentes techniques de soumission doivent contraindre l’adversaire à abandonner le combat en raison de la douleur infligée ou de l’impossibilité d’entreprendre une riposte. 

Parmi les disciplines les plus connues on trouve le judo, le jujutsu (brésilien notamment), le sumo, le ssireum, les luttes gréco-romaine et libre, le sambo, le gouren, le grappling…

Les boxes, dont on retrouve déjà des traces sous l’antiquité avec le pugilat et le pancrace, pour leur part, consistent en des actions de percussion provoquant des ondes de chocs, des ecchymoses, des écrasements de masses musculaires, des fractures, avec les membres inférieurs et/ou supérieurs. Les coups sont portés sous différents angles (direct, circulaire, ascendant, descendant…), dans différentes zones (tête, buste, jambes), avec pour objectif de toucher l’adversaire avec un degré de puissance variant selon les règlements. La recherche première est celle du hors combat, le KO, l’adversaire perdant alors connaissance. Si les coups portés le sont à pleine puissance, la douleur ou les blessures peuvent aussi marquer la fin du combat. Sinon, c’est le plus grand nombre de touche ou la complexité -des techniques appliquées qui peut permettre de remporter la victoire.

On peut citer les boxes anglaise, thaïlandaise, française, le kick-boxing mais également le karaté, le taekwondo, le vietvodao, le sanda…

Evidemment, selon les règlements sportifs, la distinction n’est pas toujours aussi nette, le sambo sportif mélange percussions et projections, de même que le sanda. Que dire des fauchages de la boxe française, des balayages du karaté et des saisies de jambe du muay thaï ? On peut considérer que l’emphase mise sur un aspect plus que sur un autre permet de classer une discipline davantage dans la famille des luttes ou plutôt dans celle des boxes. Mais on perçoit que dans bien des cas ce classement est toutefois relativement artificiel.

En outre, l’époque est plutôt à la fusion des techniques (ce qui n’est jamais qu’un retour aux sources), ou tout du moins à leur mixité comme le démontre le spectaculaire essor sportif du mixed martial arts (MMA), qui combine allègrement percussions, saisies, projections et soumissions.

Nous n’avons évoqué ici principalement que la dimension sportive des techniques utilisées; si on élargit cette palette aux notions de techniques traditionnelles et d’auto-défense, on passe à un degré supérieur concernant la dangerosité potentielle de la gestuelle puisqu’il n’est plus question de règlement et de techniques autorisées ou non (morsures, griffures, torsion des petites articulations…) ni de zones interdites (yeux, parties, nuque, gorge…).

Une culture du coup de pied

Au sein de cet arsenal dont le corps humain est le principal instrument, grandement aidé par son intelligence (?), les techniques de coups de pied occupent une place à part. En effet, selon les époques et les cultures, les coups de pied ont pu être considérés comme des coups bas, indignes d’être utilisés. Une de leur application les plus connue et les plus efficace - le coup aux parties - est lui-même vilipendé par les puristes d’une certaine esthétique du combat. Et de fait, aucun règlement sportif, même dans les disciplines les plus dures, n’autorise le coup aux parties (avec le pied ou par tout autre moyen), ça mettrait fin trop tôt au spectacle. Et bien souvent ce mouvement, simple et destructeur, est délaissé par la plupart des enseignants d’arts martiaux, sans doute en raison de son manque de noblesse et de sa  justement trop grande efficacité (qu’enseigner ensuite si on peut tout faire ou presque avec une seule technique ?).

La tradition chinoise du wushu nous parle du nan chuan bei tui, « poing du sud et jambe du nord », soulignant ainsi la prééminence des techniques de jambe dans certaines écoles. Au-delà, de cette approche duale pas tout-à-fait le reflet de la réalité, c'est surtout une utilisation différente du corps qui est exprimée : en relâchement dans la boxe du Nord, davantage en contraction dans la boxe du Sud.

Mais en matière de coups de pied, ce sont certainement les Coréens qui vouent la passion  la plus débordante pour l’art de la tatane. Evidemment, dans le wushu, le karaté, le muay thaï, le vietvodao, la capoeira… on trouve de nombreuses et difficiles techniques de jambe, exécutées avec maestria par des experts chevronnés. Ceci étant, le « peuple en blanc » semble vouloir mettre les coups de pied à « toutes les sauces » (piquantes, ça va de soi…), en commençant par le taekkyon, véritable science du coup de pied, pratiquée depuis plusieurs siècles, à la fois jeu et méthode de combat. Le taekwondo, aussi, évidemment connu pour ses incroyables démonstrations; le hapkido ,indéniablement; mais aussi le sonmudo, discipline bouddhiste et jusqu’au haedong kumdo, l’art du sabre, qui comprend aussi une étude des coups de pied !

Outre le taekkyon, on retrouve cet attrait ancien des Coréens pour les jeux (joutes ?) de jambes avec le jaegi chagi, activité populaire consistant à frapper avec les pieds un petit volant semblable à celui utilisé au badminton, celui-ci ne devant pas toucher terre. C'est un jeu de dextérité avec les pieds qui peut se pratiquer seul, il faut alors jongler, frapper, enchaîner des figures plus ou moins complexes, et qui peut aussi se pratiquer à plusieurs sous forme d'un match. Bref, pourquoi faire simplement avec les mains ce que l'on peut faire de manière plus complexe avec les pieds ?

Risques et faiblesses des coups de pied

Les coups de pied, dès qu’ils sont délivrés au-dessus de la ceinture, qu’ils sont complexes (retournés, enchaînés…) ou aériens, sont rejetés par nombre d’experts en raison des dangers auxquels s’expose celui qui y a recours : équilibre plus précaire, points sensibles exposés (parties, artères fémorales), énergie inutilement dépensée, mouvements facilement détectables et relativement simples à parer ou esquiver.

Il est un fait que les percussions des membres supérieurs - coude, avant-bras, poing, tranchant de main et toutes les variantes possibles - offrent davantage d’angles de frappe, une grande variété d’enchaînements, ne demandent pas de préparation ou de dispositions physiques particulières (contrairement aux jambes qui exigent souplesse et échauffement) et sont assez simples et rapides dans leur mise en oeuvre. Elles permettent en outre de travailler à différentes distances, debout comme au sol et peuvent facilement être suivies par des saisies, des projections ou encore des luxations.

Alors, quelles pourraient bien être les vertus supposées des techniques de jambes ? Elles sont en réalité nombreuses, tout dépend du niveau de lecture que l’on adopte au sujet de leur décryptage et de leur utilisation.

 

De l’intérêt multiple d’étudier les coups de pied

    Une arme  supplémentaire à ne pas négliger

L’intérêt premier des coups de pied, tout simplement, c’est qu’ils viennent compléter l’arsenal déjà évoqué supra, à côté des coups de poing, des projections et autres clés articulaires. En ce sens, pourquoi se priver d’une arme naturelle mise à notre disposition et qui pourra se révéler utile en combat ? D‘autant qu’à chaque situation de combat il existe un ou plusieurs coups de pied adaptés, pour toutes les distances de combat, même en corps-à-corps (coups de genou notamment) ou au sol.

    Un vecteur de puissance

Les jambes ont également l’avantage non négligeable d’être extrêmement puissantes, 3 fois plus en moyenne que les membres supérieurs. Ce qui implique qu’une frappe de jambe correctement délivrée peut se révéler extrêmement efficace en combat, susceptible d’occasionner d’importants dégâts. Selon l’angle et la hauteur de frappe, le coup sera plus ou moins efficace, il y a ainsi une déperdition d’énergie sur les frappes hautes (en raison de la longueur de la trajectoire) qui doit être compensée par la vitesse.
Les low kick dans les cuisses du muay thaï et du karaté kyokushinkaï sont une excellente illustration de la puissance des coups de pied bas, provoquant des KO sous l’effet de la douleur ou la tétanisation des muscles. Et les frappes assénées dans les côtes, le foie ou au plexus peuvent être tout aussi redoutables. Quant aux KO et autres traumatismes crâniens lors des coups à la tête, ils sont bien connus.
La difficulté, lorsque l’on frappe avec les jambes au-dessus de la ligne des épaules, voire à partir du niveau du plexus c’est, comme nous l’avons déjà mentionné, de s’exposer aux contres de l’adversaire, d’être en équilibre instable et de fragiliser sa garde. Tout cela est exact et suppose que le combattant soit capable d’adapter ses techniques au contexte. Il devra aussi - ce qui nous conduira au point suivant - s’entraîner pour affiner ses techniques, les rendre rapides et puissantes.

    Développement des qualités physiques

C’est sans doute ici un aspect majeur de l’utilisation des jambes en combat : la nécessité de déployer davantage d’efforts à l’entraînement pour progresser dans leur maîtrise. Travail de la souplesse et de l’équilibre, renforcement musculaire, compréhension poussée des mécanismes de tension et de relâchement, utilisation cruciale du bassin… L’étude des coups de pied devient une voie de la découverte des mécanismes corporels et de l’amélioration de la condition physique. 

    Renforcement musculaire

Les différents appuis, déplacements, sauts, bonds, rotations renforcent la musculature (cuisses, mollets) et les multiples levés de jambes contribuent au gainage de la ceinture abdominale. Cela constitue un avantage certain en terme d’ancrage au sol et de développement harmonieux de la musculature, beaucoup de pratiquants ayant tendance à renforcer le haut du corps au détriment des membres inférieurs, créant ainsi des déséquilibres préjudiciables.

Bref, avoir de « bonnes jambes », puissantes et assurant des déplacements rapides et fluides, c’est un gage d’efficacité, même lorsque l’on se concentre ensuite sur un travail au poing, lors d’esquives ou de tentatives de saisies par exemple.

    Capacités cardio-pulmonaires

Le travail des coups de pied contribue aussi à développer les qualités cardio-pulmonaires. Les répétitions de coups de pied à l’entraînement, selon un rythme plutôt intense, développent les capacités aérobie et anaérobie dans la mesure où lever les jambes constitue un effort important pour l’organisme. C’est un gage d’endurance, tel qu’il est d’ailleurs travaillé dans les salles de fitness avec des chorégraphies s’inspirant des mouvements des arts martiaux et sports de combat.

    Souplesse et relâchement

Puis, comment ne pas citer les évidentes qualités de souplesse acquises lors des inlassables sessions d’étirements ou tout simplement en essayant de frapper toujours plus haut et plus fort sur une cible ? La souplesse des membres inférieurs suppose en réalité un travail de l’ensemble des chaînes musculaires du corps ainsi que des articulations (essentiellement le bassin et la colonne vertébrale), propice au relâchement, indispensable pour développer des frappes efficaces et limitant les risques de blessures. C’est aussi une aide appréciable pour l’ensemble de la gestuelle qui gagne en fluidité et permet donc, au final, d’économiser de l’énergie sur la totalité des mouvements, de les rationaliser. Cette souplesse, elle est aussi utile, par exemple, dans le combat au sol, permettant de se sortir de puissantes saisies en ondoyant tel un serpent ou encore en passant facilement les jambes autour du coup ou du bras de son adversaire pour l’étrangler ou l’immobiliser.

    Utilité transversale

Ainsi, les progrès induits par l’étude des coups de pied sont redéployables pour toutes les autres situations de combat, même lorsque les jambes ne sont pas directement utilisées pour frapper. Le travail en alternance sur une jambe et sur l’autre, les changements d’appuis, la gestion de l’espace, au gré des répétitions et des corrections, favorise inévitablement un meilleur équilibre, des appuis sûrs et développe des qualités proprioceptives certaines, utiles dans bien des domaines.

On le voit, l’utilisation des jambes ne se situe pas uniquement dans une perspective de combat mais aussi comme un moyen utile de développement corporel et psychomoteur. Et au-delà des applications concrètes de coups de pied de face défonçant au sternum, de lock kick ravageurs dans les cuisses, de genoux cognant à l’estomac, de fouettés circulaires brisant les côtes ou de frappes ascendantes, cinglantes, aux parties dont on ne saurait nier l’efficacité, les coups de pied ont une utilité indirecte, exposée ci-avant, en ce qu’ils contribuent à renforcer le reste de l’arsenal du corps humain. 

    Sauter ou pas ?

Quelques mots peut-être au sujet des coups de pied hauts et des coups de pied sautés, catégorie à part ? Les débats sur l’efficacité de ces techniques en combat sont réguliers et sans fin. Disons que qui peut le plus peut le moins et qu’il faut toujours en revenir à une donnée fondamentale : le contexte. Dans bien des cas, il est vrai que les coups de pied sautés ou hauts sont inadaptés (voire les coups de pied tout court) pour ne pas dire dangereux (pour celui qui veut les utiliser). Mais, selon la situation, il faut saisir toutes les opportunités pour mettre hors de nuire son adversaire, et surtout s’en sortir avec le moins de dégâts possibles. Parfois, cela passe par des coups de pied, plus rarement sans doute, un coup de pied sauté ou haut peut se révéler utile. 

Pour finir, si les Coréens ont choisi d’exceller dans l’art des coups de pied, ce n’est pas parce que c’était efficace ni même beau à regarder, mais bien parce que c’était difficile ! Apprendre à frapper avec les jambes, les genoux, les tibias, les pieds, dans toutes les directions, tous les angles, toutes les hauteurs, c’est long, fastidieux et douloureux. Mais au final ça forge le corps et ça affine la volonté. Etudier l’art du coup de pied, c’est sans doute ça, être plus fort dans ses jambes et dans sa tête. Des pieds à la tête en somme !