21/092014

La voie (voix ?) de son maître

En ce début de période automnale, nous voici à nouveau sur l'un de nos thèmes de prédilection : l'apprentissage et la transmission, avec en écho cet inséparable duo que constituent le maître et l'apprenti, le professeur et l'élève. Tout a déjà été écrit et réécrit sur le sujet, nous ne prétendrons donc pas faire preuve ici d'une grande originalité mais simplement proposer un point de vue : le nôtre, nécessairement partial et subjectif.

L'objet de la chronique du jour est plus précisément d'identifier le travers qui consiste parfois, chez certains pratiquants, à dresser de leur maître un portrait immaculé et à s'en glorifier ainsi qu'à vouloir trop coller à l'image de leur modèle. Quelles que soient les qualités et les défauts de leur idole, une poignée d'adeptes ont la tentation, fâcheuse et malheureuse, de vouloir en faire les parangons d'une supposée vertu martiale les rendant de fait intouchables ou plus exactement, irréprochables. Cet état de fait, finalement pas si courant mais aux effets dévastateurs, est de nature à brouiller, in fine, l'image et la notion de maître dans son acception la plus noble.

Mécanique de la transmission

Souvenons nous un instant des maîtres japonais, dont la conceptualisation des principes martiaux est une chose finement aboutie, et du fameux triptyque shu, ha, ri, à savoir respecter, enfreindre et se détacher. La notion développée à travers ces trois termes est celle d'une structuration de l'apprentissage qui passe par 3 étapes essentielles. Tout d'abord, la stricte observance des règles et l'intégration par cœur des techniques fondamentales (shu). Vient ensuite la phase de l'habileté, de l'aisance dans la pratique qui permet d'enfreindre les règles, c'est-à-dire d'apprécier des variantes tout en observant de loin en loin les fondamentaux (ha). Puis vient l'étape du dépassement voire de la création. Surmontant le dogme de tout ce qui a été appris, sans pour autant le renier, c'est la sphère de la spontanéité, de l'intuition (ri).

Ce mécanisme n'est jamais que l'appropriation d'un savoir accumulé par des générations d'experts, retransfiguré à l'aune d'une pratique assidue et construite. Musique, peinture, architecture, philosophie, littérature, tous les grands noms des arts, des lettres et des sciences se sont toujours appuyés sur leurs « classiques » pour ensuite réinterpréter les règles de l'art et transcender l'existant. Suivre un temps la route des glorieux aînés pour ensuite trouver sa propre voie, y revenir encore et s'en détacher à nouveau dans un cycle perpétuel... Un thème bien connu mais particulièrement riche de sens pour qui se penche sur la portée de sa pratique et de son enseignement.

Légèrement paradoxale d'ailleurs que cette affaire consistant à penser sa pratique ! Réfléchir à ce qui, justement, se doit d'être une expression spontanée et non pensée, le fameux « par corps », une inspiration du moment, selon un contexte donné... N'en soyons pas plus longtemps surpris. A la croisée d'influences comme l'impermanence des contraires de la pensée asiatique et la dialectique européenne avide de logique, il ne faut pas s'étonner que les concepts se mêlent et s'entremêlent puisque les arts martiaux asiatiques ont essaimé sur tous les continents et qu'il est donc naturel que leurs fondements soient analysés sous le regard des autres cultures qu'ils côtoient. Et si la tradition martiale est d'abord celle de l'oralité et de la démonstration, de l'expérimentation, des générations d'experts ont malgré tout tenté d'exposer par écrit leur vision de l'art du combat, d'en exprimer les techniques et les concepts.

Bref, ceci pour énoncer le fait que toutes ces notions ne sont pas antinomiques mais évidemment complémentaires. Réfléchir à ce qui par nature relève de l'action n'est pas un contresens en soi; il convient simplement que l'entreprise de construction intellectuelle de la gestuelle et de ses effets ne soit pas une entrave à l'action. L'inverse étant également vrai.

Bref (bis), la sempiternelle ritournelle de la théorie face à la pratique qui reste une querelle stérile méritant fortement d'être dépassée.

La figure du maître et la place du disciple

Dans les arts martiaux asiatiques dits traditionnels, la figure du maître est à la fois centrale et incontournable. Elle est fortement teintée de confucianisme, renvoyant à l'image du père, du souverain, du mari, du frère aîné. De fait, elle ne se conçoit quasi exclusivement qu'au masculin et renvoie au principe d'autorité, de compétence et de savoir. Ce pater familias martial est évidemment nuancé et tempéré par la démocratisation des sociétés modernes, au gré de la représentation personnelle que s'en fait chaque maître. Encyclopédie de l'art du combat, le maître est supposé détenir la substantifique science pugilistique de son école, garant d'un esprit et d'une moralité qui n'ont d'équivalent que la dangerosité des techniques maîtrisées. C'est du moins ainsi qu'on aime à se représenter ce taciturne personnage. Toute caricature mise de côté, reconnaissons malgré tout que s'y connaître dans l'abécédaire de la torgnole suppose que le détenteur de ce savoir, faisant oeuvre d'enseignement, soit un minimum recommandable. Simple question de bon sens.


Le vis-à-vis du maître, c'est évidemment l'apprenti, car qui dit maître dit connaissances à transmettre (trans-maître ?) à quelqu'un, en l'occurrence le disciple. La fonction de l'apprenti est d'apprendre, on s'en serait douté. Mais tout autant qu'il découvre, progresse, affine puis s'émancipe, il est simultanément pour le maître un reflet approximatif de ses propres turpitudes. En fonction des capacités de départ de l'apprenti, le maître ouvre la voie, montre le chemin, bon vous connaissez l'allégorie... Et selon les réactions, il oriente, il adapte, il fait découvrir à l'adepte ce vers quoi il peut tendre. L'essentiel du travail de l'enseignant est bel et bien de mettre au grand jour ce dont l'adepte est potentiellement capable, de lui en faire prendre conscience, un peu à l'image de « l'éveil » si cher au bouddhisme seon (le zen en coréen).

Et en regard des progrès de son élève, le maître peut déceler s'il s'est fourvoyé, s'il est à la hauteur, s'il doit ajuster sa méthode, s'il doit passer la main à un autre ou s'il doit tout simplement recommander à son futur ex disciple d'abandonner tout espoir dans la difficile voie des arts martiaux... Ainsi, par un subtil effet de miroir, l'apprenti autorise le maître à dresser le bilan de son savoir, de son savoir-faire et de son faire-savoir, ce qui lui permet en retour d'avancer dans sa propre pratique.

La relation maître-apprenti est donc un dialogue, souvent silencieux, parfois marqué de quelques coups de gueule, de temps à autres d'explications, plus rarement de compliments et surtout empli d'observations et de sensations. Pour les deux, l'expérience au long cours est faite de nombreux tâtonnements. L'apprenti doit apprendre, désapprendre, réapprendre pour créer et recréer puis à son tour transmettre. Tous ces phénomènes se juxtaposent, coïncident plus ou moins harmonieusement, dans une circularité sans fin.

Il est indéniable que le maître s'impose tout d'abord comme un modèle puisque l'excellence de sa gestuelle permet à l'élève l'imitation et la reproduction du mouvement qu'il expose. C'est une phase d'apprentissage au cours de laquelle l'enseignant est la référence essentielle, l'alpha et l'oméga, le début et la fin de toute chose. A ce titre, il inspire.

Ceci étant, tout honnête enseignant se doit de cultiver en l'élève ce qui ne demande qu'à éclore plutôt qu'à imposer ce qu'il a lui-même envie d'inculquer. Pour faire bonne mesure, précisons évidemment qu'il est toujours nécessaire d'en passer par des étapes successives de construction des fondamentaux (il y a toujours des points incontournables) et de tâtonnements pour découvrir ce vers quoi il convient d'orienter l'élève, tout en lui laissant le choix des possibles. Après tout, il faut bien qu'il se débrouille un peu tout seul, l'apprenti, son professeur ne peut ni apprendre ni s'entraîner à sa place.

Idolâtrie et complaisance

Dans la peau du novice, de l'apprenti, du disciple, le regard et l'attention portés à l'endroit du maître ont généralement tendance à faire de lui une figure admirée et respectée. En soi cela est un phénomène tout-à-fait normal et honorable, l'enseignant se devant simplement de veiller à ce que cette noble admiration ne vire pas à l'idolâtrie. Étroite est la frontière qui sépare le respect admiratif du culte de la personnalité. Pour autant, ne négligeons pas non plus le rôle de l'élève qui par sa passivité et/ou sa complaisance laisse l'ego de l'enseignant souffler trop pesamment sur les lattes de parquet du dojang.

Une école d'arts martiaux est généralement composée en son sein de plusieurs cercles de pratiquants, allant, schématiquement, des plus anciens aux néophytes, des ceintures noires aux ceintures blanches. A la hiérarchie visible et officielle des grades se calquent des échelons moins visibles à l'œil non averti : certains titres et diplômes, la position d'assistant, les succès en compétition, les affinités... Se grève dans cette structure (au moins en France) les positions électives de président, secrétaire, trésorier... Puis tant d'autres intérêts qui peuvent lier l'enseignant à différents profils d'élèves : famille, amis, mécènes...

Plus l'enseignant est renommé, plus la cour qui gravite dans son sillage a tendance à être fournie et parfois avide de reconnaissance, nombre d'individus cherchant à s'arroger un peu de l'aura du maître. Sans noircir complètement le tableau, soulignons en tout cas que c'est un risque à ne pas ignorer. Cela passe par l'obséquiosité mielleuse et la déférence servile, inversement proportionnelles à la qualité technique du courtisan, dans l'espoir de recevoir au passage un oeil compatissant et un peu d'intérêt de sa part. Satisfaire les désirs du maître, l'entourer de 1000 prévenances, être son missus dominicus (« l'envoyé du maître») pour lui organiser des stages, vendre ses produits dérivés et propager sa bonne parole (sans qu'il ai parfois lui-même formulé de demande en ce sens), etc, sont quelques services délivrés par les laquais de dojang.

Quelle est l'attente en retour de ces menus services ? L'horizon est vaste mais on peut penser sans trop se tromper que s'y trouvent pêle-mêle : la simple envie de se faire valoir aux yeux du maître, comme un moyen d'exister. Allant de pair avec ce qui précède, se donner une légitimité vis-à-vis des autres pratiquants puisque compter au nombre des proches du maître, c'est un peu de son prestige qui rejaillit sur soi, conférant de la sorte une certaine autorité à cet entourage privilégié. Aussi, comme par un mécanisme de transfert, la main du maître, telle une relique christique, irradierait les proches de son savoir et de ses compétences. Pour la faire courte « mon maître est un génie et comme c'est mon maître, moi aussi ». Ne parlons pas des moyens de glaner grades, titres, diplômes... Le risque est donc réel que les élèves les plus en recherche de reconnaissance, âpres au gain, auto mystifiés, disons-le aussi, à l'esprit étroit, n'installent leur idole au firmament pour in fine, s'astiquer l'ego par gloire interposée.

De fait, il est navrant de voir des professeurs et ceintures noires singer leur modèle jusque dans les plus petits détails, allant jusqu'à adopter les mêmes tics... Il ne s'agit pas uniquement de technique, ce qui pour une part est tout-à-fait naturel, mais également d'attitudes voire de façon de penser. Reprenant mot à mot les paroles de leur mentor, certains n'ont aucun recul ni esprit critique sur ce qui leur est transmis, n'admettant rien ou presque en-dehors de ce qui est le fait du maître.

Une telle approche est évidemment néfaste à tous points de vue puisqu'elle fige la technique à l'aune d'un seul modèle, barrant la route à toute évolution et adaptation. Elle enferme également les esprits en ne favorisant pas la réflexion et la remise en cause ou à tout le moins le questionnement. Le doute et l'expérimentation sont pourtant les moteurs de l'évolution.


Héritage et émancipation

En aucun cas il ne s'agit d'affirmer qu'il faut se défier de l'enseignement des anciens, le savoir de nos prédécesseurs est une richesse, un guide tout autant qu'un socle. Mais après une phase d'imprégnation, il est naturel que la restitution soit, par touches souvent diffuses, différente du modèle d'origine, dans un souci d'éviter le conformisme stérile et aussi d'améliorer ce qui peut l'être. Suivre la voie de son maître, c'est contribuer à porter et transmettre un héritage, tout en l'enrichissant, en faisant entendre sa propre voix...

Ne pas pouvoir se défaire de son modèle, en revenir toujours à son maître pour toute référence, c'est l'aveu d'une incapacité à exister par soi-même et à exprimer ce qui constitue son identité propre. L'émancipation est un signe de maturité. Ainsi, en respect du legs de nos maîtres, évitons la complaisance et ne faisons pas reposer sur leur seuls noms la légitimité qu'il nous convient d'acquérir par nos propres mérites.