03/052014

Une expérience du Taijiquan en Chine

Depuis un peu moins de 10 ans, j'ai eu l'occasion de me rendre en Chine à quelques reprises, plus particulièrement du côté de Chongqing, énorme municipalité autonome de 32 millions d'habitants. Jouxtant la province du Sichuan à laquelle elle était rattachée jusque dans les années 1990, Chongqing comprend la ville du même nom ainsi qu'un ensemble d'autres communes, le tout s'étendant sur une superficie d'environ 82 000 km2. Les spécialités de la région ? Humidité, chaleur1, brouillard et cuisine très (très) piquante.

Qui dit Chine dit évidemment, en tout cas dans l'esprit des pratiquants d'arts mariaux : Kungfu, temple Shaolin et vieux maîtres... Impossible d'énumérer les divers styles martiaux chinois car sous les noms de Kungfu ou de Wushu se cache en réalité une impressionnante diversité d'arts aux contours parfois extrêmement différents.

Une discipline se détache toutefois du lot, identifiée par un large public, ne pratiquant d'ailleurs pas nécessairement les arts martiaux, il s'agit bien entendu du Taijiquan (太極拳). La « boxe du faîte suprême », au sens de quelque chose qui serait important, essentiel, est en effet une discipline quasi emblématique de la Chine, exécutée au petit matin par une foule harmonieuse, silencieuse et sur laquelle le temps semble comme couler au ralenti. L'image est charmante et non dénuée de vérité. Pour autant, nous verrons que la réalité est légèrement différente...

La légende et l'histoire récente

Les bases du Taiji remonteraient au XIIIe siècle, établies par l'ermite taoïste Zhang San Feng. Tout à la fois médecin et magicien, doué de capacités hors normes (il pouvait se priver de nourriture pendant plusieurs mois ou encore mémoriser un livre après une seule lecture !) il avait surtout la grande qualité, assez peu commune il faut le dire, d'être immortel !

Niché sur le célèbre mont Wudang, lors d'une séance de méditation il observa le combat acharné entre un serpent et un oiseau. Analysant l'affrontement, il vit que le serpent alternait mouvements circulaires et directs, réalisés de manière continue et fluide. Évidemment le volatile finit par abandonner le combat, sans doute découragé. De là Zhang San Feng en déduisit que la souplesse prévalait sur la force et qu'une énergie concentrée était plus efficace qu'une énergie dispersée. C'est ainsi que le mythe interprète la naissance du Taiji, discipline versée dans le combat mais aussi soucieuse de santé et de relaxation et portant son attention sur le qi, l'énergie interne.

Il faut attendre le XVIIIe siècle pour retrouver des traces historiques plus ou moins avérées de la genèse du Taiji. Un certain Wang Zongyue aurait transmis son savoir à la famille Chen du village de Chenjiagu. Au sein de ce clan, le jeune Yang Lu Chan, employé en tant que domestique, aurait appris en cachette les techniques et enchaînements. Découvert par la famille Chen et apparemment très doué, il reçut finalement l'autorisation officielle du clan d'apprendre la totalité des taolu et de transmettre son savoir. Yang Lu Chan s'installa par la suite à Pékin et c'est lui qui contribua au développement et à l'essor du Taiji en Chine à la fin du XIXe siècle.

Initiation

En 2009, pendant une semaine, je me suis initié aux joies du Taiji, entre 6h et 8h tous les matins, au sein d'un groupe de débutants. A l'écart de la grande place publique sur laquelle officiait une centaine de pratiquants confirmés, j'ai été pris en mains par un professeur, sifu2 JIANG, responsable du Taiji à Hechuan (ville d'un million d'âme à une heure de voiture de Chongqing), arbitre et ancien combattant de Sanda3. Ce jeune retraité a essayé de m'inculquer - non sans difficulté - les fondamentaux du Taiji, ce qui est inexorablement passé par l'apprentissage du premier taolu4, à savoir la « forme des 24 mouvements », également appelée « petit enchaînement » ou encore « forme de Pékin ».

En effet, en 1956 le gouvernement chinois, par le truchement de la commission nationale pour la culture physique et les sports, décida d'élaborer un enchaînement de Taiji qui soit plus facile à apprendre et plus rapide à exécuter. La forme dite des 24 mouvements s'inspire de la forme originelle des 108 mouvements dont on comprend intuitivement qu'elle est plus longue et plus complexe. Mais ne nous y trompons pas, cette petite forme de 24 mouvements découpés en 8 séries compte en réalité presque 200 gestes et déplacements !

Le style Yang de Taiji est l'un des plus répandu, il se pratique avec lenteur, en amplitude et comporte des postures intermédiaires qui ne sont ni très basses ni très hautes. Ainsi, une fois mémorisé, il faut environ une dizaine de minutes pour réaliser le premier taolu. Bien évidemment, notre sifu ayant malgré tout son point de vue sur la question, il nous a fait travailler selon sa méthode, avec des postures parfois (très) basses qui devaient être réalisées avec la plus grande décontraction, les épaules relâchées, tout en grâce, puissance et légèreté. Et encore, il ne s'est pas trop attardé sur la respiration, la concentration et les rythmes spécifiques à chaque séquence...

Le programme était simple dans son principe mais ardu dans son exécution. Il a fallu évidemment retenir l'enchaînement et au-delà apprendre à poser correctement les pieds, à maintenir l'équilibre sur des mouvements lents, à positionner le dos et le bassin, à verrouiller les genoux (pourtant fléchis), à accompagner les gestes de la respiration, à exprimer la puissance dans le relâchement, à travailler la synchronisation de mouvements complexes et déliés... Autant dire que je n'y suis pas complètement parvenu.

A l'issue de cette semaine d'apprentissage, le sifu avait concocté une petite surprise : une séance d'examen histoire de vérifier mes connaissances. Me voilà donc, avec les autres membres du groupe de débutants, à réaliser le taolu en synchronisation et selon les règles de l'art, le tout filmé par le sifu goûtant apparemment son plaisir. Pas de médaille, de titre ou de diplôme suite à cet examen improvisé, juste un grand sourire et quelques mots d'encouragement et des conseils pour m'inciter à persévérer.

Au cours de cet apprentissage j'ai découvert le vrai visage du Taiji, ou tout du moins l'une de ses facettes tant il est vrai que cet art connaît moult variantes et écoles. Si je n'ai fait qu'effleurer du bout des doigts les subtilités de cette discipline, il m'a été donné de réaliser que le Taiji, s'il est une méthode prophylactique, énergétique et de bien être, a tout de même des racines martiales bien ancrées. Sur chaque mouvement, sifu JIANG, fort de son expérience de combattant en Sanda, a tenu expliquer toutes les applications martiales et le sens des postures. Ainsi, ce taolu en apparence anodin recèle des trésors de percussions pied et poing, de luxations (évoquant d'ailleurs des similitudes avec les clés du Hapkido) et de projections. Réalisées à vitesse réelle, certaines séquences du taolu étaient de véritables enchaînements de combat.

Un art exigeant, une composante du quotidien

Le Taiji est certes accessible au plus grand nombre car il est progressif et non traumatisant, pour autant son apprentissage requiert un entraînement assidu et intense pour voir poindre quelques progrès. Même exécuté au ralenti, un taolu n'en demeure pas moins une épreuve physique, souvent difficile, parfois douloureuse – surtout pour un novice – qui n'a qu'un lointain rapport avec ce que certains professeurs appellent bien pompeusement Taichichuan ou gymnastique chinoise en France. En tout cas, j'ai pu goûter à un Taiji authentique, assez éloigné de ce que j'avais pu étudier en France auparavant.

Après nos entraînements matinaux, notre petit groupe, en compagnie du sifu et de son épouse, se retrouvait dans une gargote afin de prendre un petit déjeuner bien mérité. Nouilles piquantes, petits pains à la vapeur et lait de soja chaud pour attaquer la journée. C'était aussi l'occasion de discuter, notamment sur les motivations des uns et des autres.

Un constat s'impose : la moyenne d'âge était plutôt élevée, les plus jeunes ayant une bonne quarantaine d'années, ce qui faisait de moi le junior du groupe... Pour la plupart, l'objectif est simplement de se maintenir en bonne santé, de renforcer le corps et notamment le qi, l'énergie interne. Ce qui n'a pas manqué de me faire sourire car après chaque cours, le sifu n'oubliait pas d'aller griller sa petite cigarette...

Le sifu m'a expliqué comment fonctionnait les entraînements au cours de l'année : ils ont lieu tous les jours, en extérieur et de préférence le matin, été comme hiver, les cours n'étant annulés qu'en cas de pluie. Chaque élève verse une cotisation au sifu dont le montant n'est pas clairement défini, tout cela se fait de manière assez informelle. Au besoin, il dispense quelques soins rudimentaires car il connaît également les bases de la médecine chinoise traditionnelle. Au fur et à mesure du temps, les élèves apprennent de nouveaux taolu, plus longs et plus complexes, à mains nues, à l'épée ou à l'éventail. Puis, selon les aspirations et le niveau, certains apprennent les sanshou et les tuishou, les « mains qui poussent » et les « mains qui dispersent », exercices d'opposition visant à repousser, déséquilibrer et faire tomber son adversaire et qui, à un degré supérieur, autorisent les étranglements, les luxations et les projections.

Ce qui fut particulièrement marquant au cours de cet apprentissage, c'était le sentiment de communauté qui se dégageait de ces groupes de pratiquants qui venaient sans autre objectif que de se sentir bien, d'apprendre et de progresser. Tous occupaient diverses professions ou étaient retraités et on pouvait sentir à quel point le Taiji était un élément constitutif de leur quotidien, au même titre que de marcher, de manger ou de respirer. L'art martial était intégré dans leur vie, sans excès, sans grande tirade sur la « philosophie » des arts martiaux mais tout simplement, avec justesse.

Lors du dernier cours, après la séance vidéo, nous nous livrâmes à notre tour à la séance photos. Le sifu, pourtant pressé car il devait partir en vacances, s'est livré de bonne grâce pour prendre la pose. Puis, enfourchant sa moto, sa femme assise derrière lui, il nous salua une dernière fois de la main, venant tout juste d'écraser sa cigarette et il partit dans les vrombissements de sa machine. Depuis qu'il est à la retraite, sa grande joie est de parcourir la Chine en moto...

La place du corps en Chine

Outre cet épisode, j'ai eu l'opportunité d'observer d'autres pratiquants de Taiji dans différentes circonstances :

  • Lors d'une fête municipale, sur une place publique, passant entre une chorale et un joueur d'accordéon, un groupe de femmes en tenue fuchsia étincelant jouaient de l'épée en exécutant un taolu approximatif, alors que dans le même temps les hauts parleurs du centre commercial voisin crachait une musique nasillarde...
  • Un après-midi, une femme répétait un enchaînement en pleine rue, un peu en retrait de la foule, sans doute entre deux tâches du quotidien. Tout à ses mouvements, elle ne manqua néanmoins pas de déchiffrer mon visage d'étranger.
  • A l'aéroport de Chongqing, en attendant un vol pour Helsinki, un homme en tenue de ville tuait le temps et maintenait sa forme physique en réalisant un exercice de Qigong, les « 8 pièces de brocart ».
  • Enfin, à Chengdu, j'ai pu assister à une séance dans un parc par un groupe d'un niveau particulièrement relevé, presque athlétique, conduit par une femme de plus de 70 ans, impressionnante de souplesse et d'énergie, ancienne actrice de son état...

Une constante se retrouve dans ces différents exemples : la pratique est naturelle, chacun s'exerce lorsqu'il en ressent le besoin, là où il lui convient, et personne ne s'en étonne. Il n'y aucune recherche consistant à se valoriser aux yeux d'autrui, rien n'est surjoué.

Cette hygiène du corps ne concerne pas que le Taiji ou le Qigong. Sur les mêmes places publiques on trouve également une cohorte de personnes qui dansent selon une chorégraphie minutieuse et synchronisée au son d'une musique envahissante. Pendant ce temps d'autres font des tours et des détours sur un skateboard articulé à 2 roues alors que d'autres se livrent à un exercice singulier consistant à donner de violents et bruyants coups de fouet sur des toupilles qu'il s'agit de faire tourner...

Là encore, il est remarquable d'observer que le public est plutôt âgé ou a en tout cas dépassé en moyenne la cinquantaine. Les niveaux des uns et des autres sont extrêmement hétéroclites, le geste plus ou moins précis ou au contraire plein de virtuosité, mais qu'importe puisque l'essentiel est de rester en forme, de prendre plaisir à faire une activité en compagnie d'autres personnes. C'est tout aussi bien bénéfique pour la santé publique que profitable en termes de liens sociaux. Il est à noter que je n'ai vu courir des gens qu'une seule fois, un jeune couple...

Ce que je retiens de cette expérience : simplicité et naturel de la pratique. Les paradoxes d'une discipline plutôt difficile et exigeante mais pratiquée par une majorité de personnes d'un âge avancé. La dimension à la fois communautaire et individuelle de l'apprentissage. On touche ici du doigt un élément profondément culturel de la civilisation chinoise, intériorisé comme allant de soi.

Un diaporama photos sur le site parishapkido.fr.


Une partie de cette chronique est tirée d'un article rédigé pour le Taekwondo Choc n°69 octobre-novembre-décembre 2010.


1 Chongqing est un des 3 « fours » de la Chine (三大 火炉)

2 Sifu : professeur, maître.

3 Sanda : forme sportive et combat du Wushu qui autorise percussions, saisies et projections avec recherche du KO.

4 Taolu : enchaînements de mouvements codifiés dont les techniques ne respectent pas forcément un schéma symétrique. Un taolu compte au minimum une centaine de mouvements.