09/102013

Du professeur au maître

Figure emblématique de l'art du combat, le maître est le pilier de la pratique martiale et de sa transmissioon. Icône parfois fantasmée, il est avant tout un pratiquant honnête avec les autres et sincère avec lui-même qui se double d'un enseignant clairvoyant. La thématique du maître et sa définition sont l'objet  de nombreuses réflexions que d'ailleurs la littérature et le monde universitaire n'ignorent pas. Mais tel n'est pas le sujet de cette chronique, ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est de savoir à partir de quel moment on peut considérer qu'un professeur chevronné devient un maître ? Quelles sont les qualités requises pour se prévaloir de ce titre ?

Un préalable. Pour qu'il y ait un maître, il faut (au moins) un disciple. En effet, outre la connaissance profonde des arcanes de son art, une expérience construite au fil du temps et des entraînements et une grande maîtrise de sa discipline, la vocation du maître est de transmettre ce qu'il a lui même reçu et bonifié.

Maître et disciple, c'est bien dans cette relation que se construit la transmission, laquelle n'est d'ailleurs pas univoque. Si le maître est celui qui sait plus, qui sait mieux et qui surtout tente de montrer une voie, le disciple qui apprend fait aussi écho aux connaissances de l'enseignant : par ses questions, ses doutes, ses progrès et ses échecs. C'est cette résonance qui permet au professeur de progresser lui même, d'avancer sur sa propre voie, entraînant dans son sillage ses élèves dans un cycle perpétuel, jusqu'au jour où - et c'est tout naturel - les disciples s'émancipent du maître.

Salut maître

Si toutes ces qualités définissent pour partie un maître d'arts martiaux, quel est le point précis de basculement du professeur vers le statut de maître ? L'obtention d'un grade ou d'un diplôme ? 

Sans doute, comme en tout domaine, certains individus naissent-ils avec des qualités innées que le temps ne fera qu'amplfier. Ce sont là des des personnages nés maîtres qui s'imposent naturellement comme tels et que tout le monde reconnaît volontiers. Myamoto Musashi (Kenjutsu) et Morihei Ueshiba (Aïkido) en sont sans doute des exemples, tout comme Mozart ou Einstein dans leurs domaines respectifs. Ces cas là sont rares.

Dans les écoles traditionnelles japonaises, quelques pratiquants parmi les plus méritants reçoivent un menkyo qui est un certificat ou une autorisation attestant que son titulaire a atteint un haut niveau dans son art, faisant preuve d'excellence technique, certes, mais également morale et spirituelle. Ce n'est pas tant un grade que la reconnaissance de compétences globales autorisant son titulaire à enseigner. Ainsi, le menkyo, puisqu'il est décerné par un maître à son disciple, est une sorte d'adoubement faisant entrer le récipiendaire dans la catégorie des maîtres.

Dans les arts martiaux coréens, il est généralement admis que le détenteur d'un 4e dan est un maître. En Corée, il faut en effet être titulaire au minimum du grade de 4e dan pour ouvrir son propre dojang. Si cela souligne d'indispensables qualités techniques et pédagogiques, cela ne signifie pas pour autant qu'un professeur 4e dan est un maître. La WTF (World Taekwondo Federation) et le Kukkiwon (centre mondial du Taekwondo) ne communiquent d'ailleurs pas de référentiel particulier permettant de qualifier un professeur 4e dan (ou davantage) de maître de Taekwondo.

Le grade et la qualité de maître sont donc des notions distinctes, même s'il est vrai qu'un maître est généralement titulaire d'un haut grade, 4e dan et au-delà, mais un haut gradé n'a pas forcément toutes les qualités requises du maître... 

Me LEJ

Avec le développement des arts martiaux, d'une certaine façon leur démocratisation, c'est-à-dire le fait qu'ils touchent un public de plus en plus large, leur passage d'une tradition confidentielle à un sport / loisir de masse, tout cela tend à banaliser la pratique et, à certains égards, à la rendre moins exigeante.  Le nombre croissant de yudanja (littéralement "porteurs de dan" en coréen, c'est-à-dire les ceintures noires) à travers le monde, plusieurs millions toutes disciplines confondues, est impressionnant. Cela a pour corollaire l'augmentation du nombre de professeurs et in fine de "maîtres". Pourtant, il existe un sentiment diffus, peut être est il faux, d'une baisse du niveau, à l'instar de ce qui est évoqué dans le domaine scolaire et universitaire (toute proportion gardée, le phénomène de massification et d'accès facilité aux études supérieures produit les mêmes effets). 

Les ceintures noires, les professeurs et les maîtres, seraient pour certains d'entre eux, moins bons en moyenne que ceux des générations passées. Evidemment, cette approche est à nuancer fortement mais il n'en demeure pas moins vrai, loi des grands nombres oblige, que le risque de croiser un mauvais maître est plus prononcé à partir du moment où sont plus nombreux ceux qui se prévalent de cette qualité sans qu'en retour ils aient eux même suivis un parcours d'excellence. Il est plus facile de faire illusion lorsqu'on peut se noyer dans la masse grandissante des "experts" en tous genres.

S'agissant particulièrement de la France (terre de diplômes et de grades), il n'existe pas d'examen pour devenir maître d'arts martiaux ni de commission autorisée à délivrer ce titre. Le terme même de maître d'arts martiaux ne fait l'objet d'aucune réglementation spécifique et c'est l'usage et non un cadre légal qui consacre son emploi. On peut simplement relever l'existence du terme maître d'arme en escrime et qui apparaît dans les textes fédéraux de cette discipline. En outre, entre la transcription du terme maître en français, les significations qu'il revêt et ses équivalents dans les langues japonaise, coréenne, chinoise... il existe des écarts nombreux et subtils (cela fera l'objet d'un prochain article).

Quand devient-on maître finalement ? 

La reconnaissance par ses aînés est sans doute un gage patent d'accession à cet état. Appréciant des qualités techniques et morales construites dans la durée et selon une relation suivie, le maître qui décerne à son disciple le statut de maître le légitime aux yeux de ses pairs et de lui-même en tant que tel. Le disciple entre dans le cercle fermé de ceux qui dominent leur art en totalité et il devient dépositaire à son tour de l'héritage légué par ses prédécesseurs qu'il doit également bonifier. Il s'inscrit dans une filiation et donc une tradition.

Cela peut se manifester par un écrit, comme le système des menkyo évoqué supra. Mais il peut aussi s'agir d'une intronisation officielle devant un groupe d'experts et d'élèves, parfois simplement d'un échange plus confidentiel entre le maître et celui qui est sur le point de le devenir. Quelques gestes suffisent aussi à signifier ce passage de relais : à l'occasion d'un cours ou d'un stage où le futur maître se voit confier des tâches par son maître habituellement dévolues aux experts de haut rang... 

Mais jamais ou rarement un maître dira à son élève qu'il est devenu un maître à son tour. Tout est dans l'indicible, le ressenti plutôt que le dit. Peut-être lors de stages ou de réunions présentera-t-il progressivement son élève comme étant maître untel, encore que cela soit loin d'être une règle. Pourquoi le dire, l'attitude et les qualités du jeune maître parlent davantage que des mots.

Une autre forme de reconnaissance, complémentaire de celle mentionnée supra, est celle manifestée par les élèves qui reconnaissent spontanément en leur professeur, un maître. C'est un état de fait qui s'impose naturellement et sans contrainte aux élèves, lesquels voient en leur enseignant la réunion des qualités qui font celles du maître, une sorte d'humanisme dans l'art du combat. Ce maître ne se fait pas forcément appeler comme tel, pas besoin de le nommer ainsi, sa personne exprime simplement la maîtrise (au sens d'un parfait contrôle) de compétences techniques et de valeurs morales appuyées par une force de réflexion ouverte mais inébranlable. Ce maître qui ne se dit pas et qui ne se revendique pas fait l'unanimité sans rien imposer. Qu'on l'appelle maître ou non ne change finalement rien, il exerce son magister conformément à la voie martiale.

A part quelques surdoués charismatiques, le glissement du professeur (quel beau titre déjà !) vers le maître s'opère progressivement, lentement, non au détour de l'obtention d'un diplôme ou d'un grade mais subtilement au fil du temps. L'oeuvre de l'expérience consolidée par un long entraînement et une vision éclairée (pour ne pas dire intelligente) de l'enseignement et de la pratique construisent le maître en devenir.

Se faire maître

La tentation est forte, parfois inconsciente, de se faire maître tout seul... Bien mal inspirés, quelques enseignants revendiquent et exigent que leurs élèves les glorifient du titre de maître. Bien mauvaise idée ! Cela ne s'impose pas. Le maître qui se revendique ouvertement ainsi était celui qui par le passé avait des esc

laves. On ne peut pas se décréter maître en vertu d'un grade ou d'un diplôme. Seule une reconnaissance réelle par ses aînés est valable, soutenue par l'attachement des élèves en leur professeur. Ce n'est que par cette double "validation" que la qualité de maître prend sens.

Ceci étant, tout enseignant n'a pas vocation à embrasser cet état, non pour des questions de compétences et de charisme, mais simplement parce que l'engagement que cela suppose, d'une part dans la perpétuation d'une tradition, d'un héritage et d'autre part dans le dévouement envers ses élèves, suppose un investissement que tout professeur n'est pas prêt à consentir, et cela à bon droit.

On croise peu de maîtres dans une vie de pratiquant et on pourrait ajouter que l'on ne devient maître que grâce aux rencontres que l'on fait, avec le bon maître pour se former ou mieux, se révéler, et les bons disciples pour transmettre son art.

Me LEJ Bretagne