08/082013

Le do ? "My way" !

Dao

Pierre angulaire de la philosophie des arts martiaux, le do  - la voie, le chemin - est un concept mettant en exergue le cheminement physique, intellectuel et moral, voire spirituel, d'un adepte d'arts martiaux au travers d'une pratique assidue. Ce chemin, cette voie, est un itinéraire au long cours sur la quête de la perfection et de l'harmonie. 
 
Le terme do est la prononciation japonaise (et également coréenne ) du caractère chinois dao, il s'écrit de la même manière dans les deux langues, .  La partie gauche du caractère désigne la marche alors que la partie droite représente une tête coiffée, image du commandement. La signification est celle d'un homme en train de marcher et par extension la voie, le principe, la doctrine ou encore l'action, le mouvement.
 
C'est principalement sous l'influence du Judo que de nombreuses disciplines adoptèrent progressivement le suffixe do : Kyudo (voie de l'arc), Kendo (voie du sabre), Aïkido (voie des énergies unfiées)... en lieu et place du suffixe jutsu (術) signifiant technique. Dans l'esprit du fondateur du Judo, Jigoro Kano, il s'agissait de passer des bujutsu, les techniques guerrières, aux budo, les voies guerrières, c'est-à-dire allier un caractère davantage éthique et transcendant à la gestuelle de combat. 
 
Ces notions morales et d'édification de l'individu étaient déjà présentes dans les arts martiaux japonais, mais dans le XIXe siècle finissant, l'archipel nippon se tournait alors vers la modernité et vivait son époque de "politique éclairée", l'ère Meiji. Ajouter un peu de do, tout du moins l'afficher davantage, faisait donc prendre quelque de hauteur à ces disciplines, leur donnait un tour plus humaniste dans un Japon pourtant très belliciste. 
Sans doute en raison de l'occupation de la Corée par le Japon, les arts martiaux coréens modernes ont également pris pour usage d'employer le suffixe do : Taekwondo, Hapkido, Soobahkdo...
 
Dao 2
L'usage japonais recourt aussi au terme do pour des arts bien moins guerriers tels que la calligraphie (shodo) ou l'arrangement floral (kado), soulignant la recherche de la plénitude au travers d'une discipline physique et mentale. Serait-ce à dire que sans do dans leur patronyme, des arts du combat comme le Wing Chun (Chine), le Kalaripayat (Inde), le Penchak Silat (Indonésie) ou encore le Krabi Krabong (Thaïlande) ne feraient pas grand cas des valeurs morales et spirituelles ? Certes non ! Ailleurs en Asie, les arts martiaux sont aussi imprégnés d'un équivalent du do, à des degrés divers et sous des angles différents, sans qu'il soit pourtant besoin d'adjoindre ce suffixe.1
 
Le do, dans son acception martiale, touche ainsi à une dimension corporelle (la technique, la maîtrise du geste, le contrôle du corps) en rapport avec la dimension spirituelle (le contrôle de soi et des émotions, le développement d'une perception aiguisée) qui, in fine, vise à une parfaite symbiose pour permettre aux individus de trouver un équilibre, lequel équilibre est celui de l'éveil, c'est-à-dire une meilleure conscience de soi et du monde. D'ailleurs, Socrate le disait déjà : "connais toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux". Il ne faisait en l'espèce que reprendre et approfondir le texte inscrit sur le fronton du temple de la Pythie de Delphes.
 
Les conceptions qui sont celles contenues dans la notion de do, ne sont finalement pas l'apanage d'une seule région du monde - en l'occurrence l'Asie. Sans pouvoir affirmer l'existence d'une sorte d'universalisme du concept, et en reconnaissant des interprétations diverses autour d'un même principe, on ne peut toutefois que remarquer, tant dans l'esprit que dans la lettre, des mots, des idées, des images, qui sont communes à différentes religions, philosophies, courants de pensée ou conceptions du monde. 
 
My way 2
Et cette voie, avant d'être symbolique est bel et bien réelle, elle est le chemin que l'homme trace. Partir sur les routes pour élever son âme est une tradition très ancienne puisque Grecs et Egyptiens allaient déjà en pèlerinage pour rendre un culte à leurs divinités. Plus près de nous, il n'est qu'à évoquer, parmi tant d'autres, la route de Saint-Jacques de Compostelle pour les chrétiens, le pèlerinage à la Mecque des musulmans ou le voyage à Jérusalem, au Mur des Lamentations, pour les juifs. Les hindous se rendent aux sources du Gange et les bouddhistes quant à eux se recueillent sur les lieux qui ont jalonné les grandes étapes de l'histoire du bouddhisme. Enfin, n'oublions pas les parcours initiatiques de nombreuses tribus en Afrique ou en Amérique du Sud ou encore le tour de France des compagnons du devoir...
 
Dans tous ces exemples, prendre la route, suivre un chemin, emprunter une voie, c'est, au sens premier, partir physiquement pour se rendre sur un lieu donné. Mais cet endroit rêvé et attendu, souvent lointain, n'est qu'un prétexte, car c'est le cheminement qui importe, fait de réflexions, de rencontres et d'expériences. C'est ce parcours qui est formateur et révélateur, le but permet simplement de se tenir à une certaine rigueur et de nourrir la motivation. 
 
Métaphoriquement, partir ainsi c'est donc aller vers l'inconnu, traverser le brouillard de l'ignorance et de l'incertitude pour accéder à une plus grande clarté. C'est une quête d'absolu vers la connaissance. La voie, ce sont aussi les moyens que chaque individu se donne pour atteindre ses objectifs, et au milieu des tourments, la manière dont il conduit la barque de son existence. 
 
En ce sens, les arts martiaux sont une méthode (du grec methodos, le chemin...) d'accès à cette quête initiatique de même qu'une école de la conduite de soi. La littérature martiale abonde sur ce qu'est le do car il est vrai que c'est un sujet inépuisable sur lequel on peut revenir sans cesse. Qui, un jour ou l'autre, n'a pas cherché sa voie, fut-elle martiale, professionnelle, spirituelle ?
 
Puisque le concept est, dans ses grandes lignes, partagé par bien des cultures, faisons un pied-de-nez au do et empruntons un instant une référence américaine et non asiatique en suivant les méandres de My way. Oui, il s'agit bien de se pencher sur le texte de cette chanson archi connue, lancée par Paul Anka, popularisée par Franck Sinatra et reprise après lui par Elvis Presley, les Sex Pistols ou plus récemment Robbie Williams et encore tant d'autres. N'oublions pas de mentionner qu'il s'agit d'une adaptation de la chanson de Claude François, Comme d'habitude, titre évoquant les affres d'un couple qui se défait.
 
My way 1
My way ne verse pas dans le même registre. La chanson nous met ici aux prises avec un homme qui vit ses derniers instants et en profite pour dresser le bilan de son existence. Il évoque ses erreurs, ses échecs, ses regrets mais aussi les bons moments. Dans tous les cas, quoi qu'il soit advenu, il assume tout, il a toujours fait face et a tout réglé "à sa manière". En effet, ici my way se traduit "à ma façon", "à ma manière" et non "ma voie". Cependant, le parcours de cet homme, la manière dont il a traversé sa vie, traduisent bien une voie faite de rigueur, d'exigence ainsi qu'un cheminement qui mène, au crépuscule de son existence, à une forme d'accomplissement. En ce sens, My way décrit parfaitement ce qu'est la Voie, on ne saurait mieux exprimer le sentiment d'un homme arrivé au bout du chemin et qui se retourne sur le trajet parcouru.
 
Et s'il n'est pas question d'arts martiaux dans ce texte (il y est tout de même fait mention "de coups encaissés"), tout pratiquant y retrouvera ce qui fait le sel d'un engagement sincère sur la voie martiale.
 
My way
 
And now, the end is here 
And so I face the final curtain 
My friend, I'll say it clear 
I'll state my case, of which I'm certain 
I've lived a life that's full 
I traveled each and ev'ry highway 
And more, much more than this, I did it my way 
 
Regrets, I've had a few 
But then again, too few to mention 
I did what I had to do and saw it through without exemption 
I planned each charted course, each careful step along the byway 
And more, much more than this, I did it my way 
 
Yes, there were times, I'm sure you knew 
When I bit off more than I could chew 
But through it all, when there was doubt 
I ate it up and spit it out 
I faced it all and I stood tall and did it my way 
 
I've loved, I've laughed and cried 
I've had my fill, my share of losing 
And now, as tears subside, I find it all so amusing 
To think I did all that 
And may I say, not in a shy way, 
"Oh, no, oh, no, not me, I did it my way" 
 
For what is a man, what has he got? 
If not himself, then he has naught 
To say the things he truly feels and not the words of one who kneels 
The record shows I took the blows and did it my way! 
 
Yes, it was my way
 
 

1 - Notons que l'essor et le développement des arts martiaux japonais, premières disciplines de combat asiatiques à avoir été diffusées à travers le monde, ont eu pour effet trompeur d'appréhender les autres arts martiaux asiatiques par le prisme de concepts nippons. Or, si l'on prend par exemple la Chine, la Corée et le Japon, en dépit de la proximité géographique, des liens historiques et d'éléments culturels communs, il existe de vrais écarts ou des différences plus subtiles autour d'un même concept. Il en va ainsi de la notion do qui n'est pas perçue de manière identique entre ces trois pays. Il peut y avoir un fonds commun en vis-à-vis avec des appréciations propres à chaque culture.