12/062013

La voie de l'enseignement

Traiter de l'enseignement des arts martiaux, c'est passer en revue tout un ensemble de questions parmi lesquelles on peut retenir, notamment, les modalités de la transmission du maître au disciple ou encore la pérennité et l'évolution des techniques... Un sujet souvent brûlant qui tend à cristalliser des positions de principe sur lesquelles, finalement, la réflexion et le débat ouvert sont assez peu portés. La force de l'habitude d'une part ("j'ai appris comme ça"...) et le culte de la nouveauté et d'un certain scientisme d'autre part enferment généralement les enseignants d'arts martiaux dans l'une ou l'autre de ces deux catégories : tradition ou modernité. Si les termes de l'échange sont assez simplistes, ils correspondent pourtant à une réalité, l'indigence de la réflexion sur la chose pédagogique par nombre d'enseignants d'arts martiaux étant une vérité sans fard. Et il semble que les fédérations, dont c'est pourtant là une des missions essentielles, n'œuvrent pas autant qu'elles le devraient en la matière.1

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"Eduquons ! C'est une insulte ?"2

L'éducation du corps et de l'esprit se fait en premier lieu dans la sphère familiale puis dans le cadre scolaire et progressivement, tout au long de la vie, dans le secteur associatif, dans le monde professionnel, dans la société dans son ensemble. On le comprend simplement, la vie n'est finalement qu'un long apprentissage, jusqu'à la dernière échéance. Banalité cinglante, mais apprendre c'est s'adapter et donc survivre, se préserver tout autant que progresser.

L'éducation parentale, long sacerdoce, consiste à inculquer aux enfants les règles de base de la vie en société, de même que les prémices d'une culture générale, leur offrant ainsi tous les outils qui leur permettront d'être autonomes et capables de réfléchir par eux mêmes : langage, politesse, culture, valeurs, curiosité... A cet apprentissage familial indispensable vient se greffer l'enseignement prodigué par les professeurs (primaire, collège, lycée, université...) qui graduellement vient nourrir et affiner les connaissances et la réflexion de l'enfant, de l'adolescent puis du jeune adulte : sciences, littérature, histoire, langues, arts, sport, techniques... In fine, l'objectif est de former des individus aptes à opérer des choix librement et consciemment, dans le respect de l'intérêt commun et capables de s'adapter à un certain nombre de tâches professionnelles. Il s'agit donc d'édifier des hommes et des femmes instruits, tant pour leur bénéfice que pour celui de la cité, c'est-à-dire des citoyens.

A côté de ces deux grands vecteurs du savoir que sont donc la famille et l'école, le dojang, le club d'arts martiaux, contribue également à diffuser un enseignement. Certes, de prime abord, il s'agit de compétences spécifiques assez restreintes : l'art du combat et les techniques afférentes. Mais tout autant qu'ils forgent le corps, les arts martiaux débordent les aspects de la simple pratique physique et pugilistique. Ils sont ainsi réputés pour leurs qualités éducatives et l'observance de nombreuses valeurs. Si quelques clichés se glissent parmi ces vertus prêtées à la pratique martiale, il n'en demeure pas moins vrai que les arts martiaux participent aussi au raffermissement de la volonté, qu'ils dispensent une culture du corps et que, peut-être en raison de leur caractère dangereux, voire guerrier, ils sont une école du savoir-vivre, en soi et avec les autres.

Il en découle que l'enseignement, transmettre un savoir à autrui, est une activité noble par excellence, un lien indispensable entre les générations et les individus qui grandit celui qui transmet comme celui qui reçoit. Parmi d'autres activités, les arts martiaux y contribuent particulièrement.

Comment enseigner et préserver le savoir ? La question de la transmission

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Afin que l'enseignement dispensé dans le dojang voit mûrir ses fruits, qu'il soit porteur de résultats tangibles, la question essentielle qui se pose est celle de la manière dont cet enseignement est transmis. C'est une évidence, les méthodes pédagogiques varient selon les époques, les lieux, les cultures et les personnes. Les querelles fleurissent d'ailleurs sur le sujet, il n'est qu'à voir par exemple les débats passionnés autour de l'apprentissage de la lecture à l'école primaire entre tenants de la méthode syllabique et partisans de la méthode globale...

Au-delà d'un simple ergotage entre spécialistes enfumés, l'art de la transmission du savoir et des modalités pour y parvenir avec succès est un enjeu crucial car il assure la pérennité des connaissances et leur progrès. Cela représente à la fois un défi individuel, pour que chacun soit bien formé et puisse s'épanouir pleinement, mais également un défi collectif dans la mesure où tous ces savoirs doivent être diffusés largement et correctement pour assurer le bon fonctionnement de la société (que se passerait-il si soudainement les connaissances des cardiologues ou des neurologues n'étaient plus transmises ?).

Schématiquement, il est possible de distinguer deux approches dans les modes de transmission, que ce soit à l'école, en entreprise ou dans le dojang : une méthode dite "traditionnelle" et une méthode que nous qualifierons, pour simplifier, de "moderne" (cette dernière n'étant pas désignée sous ce nom, les appellations étant en réalité extrêmement diverses) :

  • L'enseignement traditionnel se caractérise par une pédagogie du modèle, de l'autorité, de l'effort, de la connaissance et de la sanction, tournant essentiellement autour de la figure centrale du maître. Écouter, observer, reproduire et répéter. Le maître montre, l'élève reproduit le mouvement du maître. Appliquée aux arts martiaux, la force de cette méthode est de conférer des bases techniques extrêmement solides, intégrées par la répétition, ce qui constitue une sorte de "par coeur" du corps qui génère des automatismes, la pensée ne parasitant pas l'action;
  • L'enseignement moderne connaît plusieurs courants. On pourrait synthétiser le tout en indiquant que ce n'est plus le savoir qui prime mais la capacité de l'apprenant à découvrir par lui même ce savoir, via des supports et mécanismes pédagogiques. La pédagogie active, la pédagogie par objectif et la pédagogie par les compétences sont assez représentatives des courants les plus fréquemment utilisés en France. L'intérêt réside ici dans le fait que les élèves développent des capacités ouvertes et donc une certaine adaptabilité à des tâches diversifiées.

On ne tombera pas dans le piège factice d'une stricte opposition entre ces deux modèles, lesquels connaissent en réalité de nombreux ajustements et variations. On perçoit néanmoins que chacune des deux approches a son intérêt mais connaît évidemment des limites. Les arts martiaux étant la voie du milieu, on peut se demander s'il n'est pas possible de dépasser cette approche dualiste et selon une démarche marquée au sceau du bon sens, même s'il elle peut sembler banale, se rapprocher d'une synthèse de ces deux courants.

Technique 2

Pourtant, le sentiment diffus qui se fait jour pour quiconque s'est un peu intéressé à la littérature de la pédagogie martiale, a participé à de nombreux stages, a fréquenté différents dojangs et s'est essayé à plusieurs disciplines, est que rares sont les professeurs qui se sont penchés sur la question de l'enseignement et de la transmission. Il y a peu de remise en cause ou de véritable recherche de la part des enseignants, l'attitude adoptée consistant le plus souvent à restituer à la virgule prêt (et jusque dans certains tics physiques) l'enseignement (traditionnel) du maître ou à régurgiter mécaniquement le programme (moderne) à la mode de la fédération... S'il est indiscutable qu'il y a du bon dans ces deux façons de faire et de faire faire, c'est tout de même courir le risque d'une routine abrutissante que de ne pas tenter de les dépasser toutes deux.

Porter sans cesse un regard nouveau et avec recul tant sur sa propre pratique que sur sa manière d'enseigner, pour aussi difficile que ce soit, est une démarche salvatrice et constructive. Elle nous sauve car elle maintient intacte notre motivation et bat en brèche nos certitudes (et il ne peut y avoir aucune certitude lorsqu'il s'agit de combat), elle est constructive dans la mesure où elle pose les nouvelles pierres de l'évolution de la discipline.

Les Anciens et les Modernes

La question n'est évidemment pas nouvelle et la place de la tradition suscita, déjà, au XVIIe siècle, une controverse extrêmement vive qui opposa les "Anciens" aux "Modernes". Le débat de l'époque portait sur la chose littéraire qui, très schématiquement, nourrissait un antagonisme entre ceux - les Anciens - qui estimaient que rien ne dépassait les écrits des grands auteurs antiques, modèles indétrônables de la création littéraire et artistique, et ceux - les Modernes - qui avaient foi uniquement dans le progrès et le renouveau... Cette dispute (au sens d'une discussion conduite âprement) est à replacée dans un contexte plus vaste de joutes intellectuelles entre réactionnaires, tenant de la tradition, et progressistes, porteurs de l'innovation, dans une période marquée, rappelons-le, par l'absolutisme du règne de Louis XIV.

Cette dichotomie a certes l'avantage d'offrir un peu de lisibilité, mais le débat fut en réalité plus complexe et eut surtout pour intérêt d'ouvrir des perspectives sur la manière dont la nouveauté pouvait surgir d'une (re)lecture des textes anciens. Que ce soit en s'en distanciant complètement, en s'en inspirant de loin en loin ou en les plagiant, l'étude des écrits antiques a en réalité toujours permis aux artistes de (re)créer. "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme" nous suggérait d'ailleurs le chimiste Lavoisier au XVIIIe siècle.

La littérature - mais cela est également vrai en musique, en peinture, en science... - ne prend sens que dans la réflexion et la connaissance qu'elle suscite, ce qui suppose une confrontation à l'altérité pour faire agir et réagir et donc (re)créer. Cela est-il sans doute vrai aussi pour la chose martiale.

Un exemple concret : montrer ou pas ?

Pour transmettre une technique, disons un coup de pied latéral, deux choix s'offrent à l'enseignant : la montrer ou l'expliquer. La démonstration consistera à exécuter le coup de pied devant les élèves et à leur demander de le reproduire ensuite selon la même trajectoire, avec des variations sur la hauteur, la puissance. Il s'agit du mimétisme. L'explication s'intéressera à donner des consignes verbales, suffisamment parlantes pour que les élèves, à travers un schéma mental, puissent réaliser le coup de pied correctement. Dans les faits, au quotidien l'enseignement repose sur ces deux moyens de transmission, mais nombre de professeurs auront tendance à insister ou à maîtriser une méthode davantage que l'autre.

La démonstration, éminemment traditionnelle, prouve que le professeur est capable de réaliser ce qu'il demande à ses élèves. Cela renforce sa compétence aux yeux des élèves et légitime sa position de professeur. Elle développe chez l'élève la capacité à observer et à saisir visuellement les mouvements et elle est concrète. Mais il existe des effets pervers à la seule démonstration, lorsqu'elle est le moyen privilégié de l'apprentissage.

Aussi bonne soit-elle, la technique démontrée est celle du professeur, jamais exactement possible à reproduire par une autre personne. Cette technique peut présenter d'immenses qualités de souplesse, puissance, stabilité, ce qui peut avoir un effet stimulant auprès de l'élève motivé ("je veux faire le même coup de pied !") mais peut avoir aussi un effet inhibant auprès du pratiquant moins sûr de lui ("je n'y arriverai jamais !").

Technique 1

A l'inverse, si la démonstration est mauvaise, l'élève reproduit une erreur et l'intègre en tant que mouvement qu'il pense être correct, il sera alors très difficile de rectifier la technique ultérieurement. De plus, l'élève peut réaliser que la technique n'est pas bonne (ou pas suffisamment "démonstrative" à ses yeux), ce qui à la longue risque de décrédibiliser l'enseignant. Et puis quel enseignant est capable de réaliser à la perfection toutes les techniques ? Que se passe-t-il le jour où il n'est pas (ou plus) en mesure de démontrer le triple coup de pied sauté ?

L'explication orale a pour vertu d'inciter l'élève à une grande écoute et focalise donc son attention. Il doit être acteur de la réalisation du mouvement dans la mesure où il s'agit d'un effort cognitif et d'une recherche personnelle. L'élève développe une certaine autonomie, pour autant il n'a pas de modèle, de référence sur laquelle se construire une représentation mentale de ce qu'est le mouvement. Et lorsqu'il y a exemple concret, si la primauté est accordée à la découverte par l'apprenant et non à la rigueur technique, il risque d'en résulter un mouvement "pauvre" (manque de puissance, difficulté pour le mettre en application...).

Cette manière d'enseigner les arts martiaux n'est a priori pas la plus courante. Toutefois, il n'est pas rare de voir des enseignants consacrer un temps extrêmement long aux explications orales, quelles que soient leurs compétences techniques et physiques par ailleurs, qui finissent par perdre les élèves dans de nombreuses digressions et ont tendance à trop intellectualiser la pratique.

Ce qu'il faut de démonstration et d'explications, voilà un cocktail à doser judicieusement en fonction des publics visés et des objectifs assignés sur un corps de séance, une période de temps donnée ou sur toute une saison, voire au-delà. C'est en tout cas ce qu'indique le bon sens. Malheureusement, et d'expérience, ce savant mélange à géométrie variable n'est que trop peut utilisé - et compris - par nombre d'enseignants. Pour être tout-à-fait honnête, il convient d'admettre que cette démarche n'est pas toujours aisée à mettre en oeuvre en cours, par manque de temps, en raison de la diversité des publics (nous y reviendrons) et parce qu'on se laisse prendre par nos habitudes.

Discernement & adaptation

Toute la difficulté pour un enseignant d'arts martiaux qui souhaite conduire ses élèves sur le chemin de la réussite, et qui dans le même temps doit continuer lui-même à progresser, est d'arriver à faire le tri entre ce qu'il a appris auprès de son professeur, ce que recommande les instances fédérales, ce qu'il voit dans d'autres structures, ce qu'il a lu dans la littérature spécialisée, ce que sont ses convictions et son expérience personnelle, ce qu'il veut transmettre, ce que ses élèves veulent et sont capables d'apprendre.

Il n'est pas simple de concilier à la fois :

  • une approche traditionnelle, terme fourre tout finalement mal défini mais qui renvoie dans l'imagerie collective à un héritage technique et philosophique, symbole de la transmission de maître à disciple, ce qui implique une certaine sélectivité à l'entrée du dojang. C'est ici le règne d'un esprit « guerrier » au sens où l'art martial est vécu, pratiqué et transmis comme une méthode de combat pour la survie. Ceci étant, l'art de la guerre est transcendé pour toucher à une forme d'humanisme et d'édification de l'individu;
  • une doctrine fédérale conforme aux exigences ministérielles, transmise au travers des diplômes d'enseignement officiels (DIF, CQP, BEES, DEJEPS) avec un programme standard adapté au plus grand nombre. Cet enseignement vise à assurer le sport pour tous via une pratique marquée par la rationalité scientifique et la sécurité en écartant certains exercices réputés parfois (à raison) néfastes pour l'organisme, et s'appuyant sur une pédagogie participative et ludique qui va à contre courant de l'autoritarisme martial des vieux maîtres. En outre, la place majeure est accordée à l'enseignement auprès des enfants (le terme pédagogie est ici à prendre au sens premier : l'éducation des enfants), puisque ces derniers représentent le public le plus important des principaux arts martiaux (Judo, Karaté, Taekwondo...). Ce public spécifique et majoritaire entraîne de fait une nécessaire modification des contenus d'enseignement;
  • découlant de la politique fédérale, une dimension sportive, à la fois élitiste et hyper spécialisée mais impliquant aussi des compétences de coaching mental et de préparation tactico-physiques très pointues;
  • un éclatement des exigences du public : du fitness martial chorégraphié en musique jusqu'au combat libre en passant par la gymnastique zen anti stress, la méthode d'auto-défense imparable sans oublier l'art énergétique liposuçant !

Certains enseignants jonglent entre toutes ces tendances, d'autres en prennent une partie à leur compte, le reste demeure axé sur sa spécialité. Mais finalement, peu importe, au-delà des modes et des tendances, il convient que l'enseignant soit en phase avec ses propres convictions et qu'il trouve son public. A lui de faire preuve de discernement, car on n'aborde pas de la même manière des enfants, des adolescents, de jeunes adultes ou des gens plus âgés, une distinction s'opérant également selon qu'il s'agit d'une femme ou d'un homme. Au sein de ces groupes l'âge n'est pas tout, les considérations relatives au niveau d'éducation, à la situation socio-économique, aux dispositions physiques et intellectuelles des uns et des autres feront qu'un cours ne sera jamais composé d'un public uniforme mais de publics extrêmement diversifiés.

L'exercice est périlleux mais il faut être capable de considérer ces publics comme une seule entité tout en ciblant les individualités. Un discours et un enseignement génériques qui doivent être en mesure d'assurer une place respectueuse à l'identité de chacun. Dans ce maelstrom pédagogique, la maîtrise est manifeste lorsque l'enseignant s'adapte à son (ses) public(s) sans pour autant sacrifier ses exigences.

Dès lors, la voie choisie, qu'elle soit traditionnelle, sportive, zumbesque ou ultime est sans objet, ce qui importe est la cohérence entre un contenu que l'on souhaite communiquer, un public qui souhaite le recevoir et une manière pertinente d'y parvenir. Le discernement , c'est donc se demander ce que l'on a réellement envie d'enseigner en ayant conscience des spécificités du public, l'adaptation étant la capacité à transmettre et perpétuer l'essence de son art selon le public rencontré.

La maïeutique martiale, ou comment faire accoucher ses élèves du geste juste

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Tout comme Socrate en philosophie, qui par la maïeutique, en posant les bonnes questions, amenait ses élèves à prendre conscience de leur savoir implicite et à l'exprimer, l'enseignant d'arts martiaux doit réussir à faire surgir du fond d'eux-mêmes ces techniques que d'une certaine manière les élèves possèdent déjà. Le professeur guide, facilite, met en ordre, comme une sorte de catalyseur il fait jaillir ce qui ne pouvait encore s'exprimer mais il ne créée rien. Évidemment cette expression sera spécifique à chaque individu, en fonction de ses dispositions et de ses envies.

Rôle délicat que celui du professeur qui doit tout à la fois imposer un cadre, une méthode, un contenu car il veut transmettre un savoir précis, mais qui dans le même temps doit permettre à l'élève de révéler ce qu'il a en soi (qui bien souvent ne le sait pas, le fameux potentiel), et qui doit donc être relativement libre. Peut-être touche-t-on ici du doigt ce que les Japonais nomment shu-ha-ri, c'est-à-dire respecter-enfreindre-se détacher. De quoi s'agit-il ? D'une certaine manière, de « l'éternel retour ». Un débutant ne sait rien de la technique martiale mais spontanément va chercher à se protéger et à se défendre. Son esprit n'est pas encombré par la technique mais la technique lui fait défaut. Il doit donc apprendre et respecter un schéma, une manière de faire. C'est la notion de shu. Plus expérimenté, il enfreint les règles, il n'a plus besoin de les suivre à la lettre mais son esprit est encombré par diverses considérations. C'est la notion de ha. Enfin, la technique maîtrisée et l'esprit limpide, le pratiquant est libre, détaché, l'art est assimilé, intégré sans que le corps ne soit contraint ni l'esprit sollicité. C'est la notion de ri qui embrasse les deux précédentes et les dépasse. En même temps c'est un retour aux sources et donc aux bases, empreint de la spontanéité du débutant. Quelque chose de nouveau est créé, sans référence aux bases et pourtant ce sont elles qui sont à l'origine de la maîtrise et de la spontanéité.

Alors, que transmettre ?

Quelle que soit la méthode pédagogique adoptée, le professeur est un modèle pour ses élèves ou tout au moins une référence. Il est un point de comparaison pour le novice, surtout dans les premières années de l'apprentissage, toutes les techniques et les attitudes se construisant après qu'il ait été observé et/ou écouté par l'élève. Le jeune disciple reproduit ce qu'on lui a montré et dit, il jugera de ses évolutions – pour partie – en référence à son professeur, de même qu'il comparera d'autres gradés ou professeurs à l'aune de ce modèle.

Il découle de cela que le rôle du professeur est essentiel sur au moins un point : ne pas entraver la bonne progression de son élève ! On pourrait se laisser à dire que lorsqu'un élève devient champion ou ceinture noire, ce n'est pas grâce à l'enseignant mais seulement en raison du talent de son disciple qui avait en lui les ressources nécessaires pour y parvenir. A l'inverse, un élève qui ne progresse pas, qui échoue à diverses échéances pourrait avoir été mal guidé par son professeur qui n'a pas su le conduire vers la réussite.

Cette approche pêche sans doute par un peu d'extrémisme mais elle souligne une chose : le professeur est celui qui peut révéler ou inhiber les capacités d'un individu. Évidemment, les moyens et les résultats ne peuvent être identiques pour chaque cas, la maestria repose sur la capacité de l'enseignant à voir en chacun ce qui lui convient le mieux et lui donner ainsi les outils de son propre succès. Autant dire qu'il s'agit d'un art bien difficile, voire impossible...

L'enseignant, le professeur, le maître est donc celui qui se donne en modèle pour léguer un patrimoine technique. Nécessairement, il impose. A ce titre, le mimétisme a des vertus, mais il faut en connaître les limites. Simultanément, son enseignement doit être suffisamment malléable pour permettre l'expression des talents. C'est faire en sorte que l'élève se détache du mimétisme.

Gérer la contradiction entre le carcan d'une école ou d'un style et l'inévitable expression des caractères individuels à même de faire vivre les techniques d'une école et de les peaufiner est un exercice de style délicat mais ô combien passionnant.

Selon ces considérations, le maître est un modèle qui doit être dépassé. Progressivement, d'une remarquable référence il doit simplement devenir une sorte de phare dans le lointain permettant d'éviter de s'échouer sur les récifs les plus dangereux, ceux sur lesquels on se brise et on s'abîme.

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Cela implique un enseignement rigoureux marqué par l'excellence technique et physique. Cette rigueur, le professeur doit se l'appliquer à lui-même en tout premier lieux. Il n'est peut être pas le meilleur mais il doit être bon dans tous les domaines, sans quoi sa pédagogie – aussi pertinente soit-elle – ne reposerait que sur une illusion. Tant dans la démonstration que dans le discours, deux approches qu'il doit maîtriser, l'enseignant doit faire preuve de clarté et de précision mais dans le même temps son approche doit être globale et distante. La finalité n'est pas (uniquement) la réussite d'une technique mais la capacité à appréhender les mouvements dans des situations de combat variées. Pour cela il faut jongler entre la perfection du geste 1000 fois répété et la spontanéité de l'action dans un cadre non déterminé. Si le temps fait évidemment son oeuvre dans la capacité à créer et à s'adapter, il faut que l'élève puisse prendre conscience que ce qu'il a appris peut être dépassé. C'est le sens d'un enseignement ouvert : offrir à son élève la possibilité de saisir toutes les subtilités de l'art, d'accéder au vaste océan de ce qui se peut.

Ainsi, un coup de pied latéral n'est pas seulement un moyen de frapper avec puissance un adversaire sur le côté, c'est aussi un exercice d'équilibre ainsi qu'une manière de se muscler ou de s'étirer, selon que la frappe sera lente ou rapide, en force ou en impact, avec le tranchant du pied, le talon ou la pointe des orteils... et peut-être plus encore.

Alors, qu'enseigner ? Des techniques, des exercices de raffermissement du corps, des stratégies de combat. Certes. Un préalable indispensable. Et, comme instillés au plus profond de chaque geste et de chaque mot, les ferments féconds qui nourriront plus tard l'art dans son entier, le feront grandir, s'épanouir. 

La seule chose que le professeur ne peut pas faire pour son élève, c'est s'entraîner à sa place. Au-delà des qualités du maître, de son dévouement à son enseignement et à son élève, seul ce dernier peut agir réellement. Il doit être l'acteur de son progrès, soutenu et guidé par son maître qui lui indique le chemin. Le maître ne peut pas et ne doit pas tout dire ni tout montrer, mais il a par contre le devoir de mettre son élève en position d'accéder à tout ce qui existe. 


1 - Le propos est évidemment à nuancer dans la mesure où il existe de nombreux ouvrages pédagogiques publiés par les fédérations et des professeurs passionnés. Les sites internet spécialisés sur la question de la pédagogie des arts martiaux se développent et la réflexion est également menée dans la sphère universitaire. Malgré tout, nous constatons que le discours sur l'enseignement des arts martiaux reste scindé entre approche traditionnelle et approche moderne et fait assez rarement cas de la spécificité de chaque individu face au contenu de la pratique et les modalités de sa transmission.

2 - Formule du publicitaire Daniel Robert à l'occasion du lancement de La Cinquième en 1994.