24/072012

La quête d'identité des arts martiaux coréens

Tourmentée, malmenée, occupée, déchirée, en un demi siècle la Corée a connu tous les maux. Terrain de jeu et cible des ambitions européennes, russes et japonaises, la péninsule est passée successivement d'un traité d'alliance militaire avec le Japon en 1894 au statut de protectorat (1905) à celui peu enviable de colonie nippone en 1910. Les réjouissances de la seconde guerre mondiale n'ayant pas épargnés les coréens, des milliers d'entre eux furent utilisés comme main d'oeuvre bon marché ou encore enrôlés de force dans l'armée impériale, aventure malheureuse qui coûta la vie à 22.000 d'entre eux... Sans oublier le sort d'environ 200.000 femmes, majoritairement coréennes et chinoises mais également philippines, birmanes ou vietnamiennes voire japonaises, qui servirent en tant que "femmes de réconfort" dans les lupanars itinérants de l'empire. Enfin, la guerre de Corée (1950-1953), épisode bouillant de la guerre froide, acheva de meurtrir tout un peuple dans une lutte fratricide entre le Nord et le Sud, aboutissant à la séparation tragique du pays en deux entités radicalement opposées. Alors, dans ce vaste bordel, les arts martiaux, vous pensez...

La Corée sous domination japonaise (1905-1945)

L'occupation, en Corée comme ailleurs, n'a pas fait que martyriser les corps, elle a aussi brisé les esprits et anéanti toute forme d'espérance. L'acculturation forcée a conduit au démantèlement de pans entiers de la culture coréenne. Le gouvernement japonais a banni toute forme d'expression nationale coréenne, substituant, à grand renfort de propagande, de brimades et d'humiliations, ses propres concepts culturels à ceux qui étaient en place. La langue japonaise est devenue obligatoire, les références historiques coréennes gommées, l'expression littéraire et artistique réduite au silence, le modèle japonais prévalant ainsi dans tous les domaines. Bref, c'est une vision nippone qui s'est imposée aux coréens. Rassurez-vous, les puissances coloniales européennes ont appliqué peu ou prou les mêmes méthodes « pédagogiques » en Afrique ou en Asie dans leur lancée dite civilisatrice.

S'agissant des arts martiaux coréens, le patrimoine local a évidemment subi les foudres de l'occupant, les disciplines de combat nationales étant perçues comme un moyen d'entretenir la flamme - même symbolique - du combat contre l'ennemi. Donc du balai Taekkyon, Soobahk et consorts ! A la place : Judo, Karaté et Kendo. A vrai dire, historiquement, les arts martiaux coréens n'ont jamais joui d'une très forte reconnaissance de la part des autorités coréennes, par conséquent leur mise au ban par l'occupant ne fut sans doute pas extrêmement difficile et les protestations des quelques maîtres pugilistes d'un pays au matin plus si calme, étouffées par le vacarme de tous les autres problèmes qui accablaient la Corée.

Il faut bien voir que la colonisation nippone est intervenue dans un pays alors assez archaïque, en proie à la pauvreté, étranglé par un certain immobilisme de sa classe dirigeante, les élites entretenant une partie de la population dans un quasi servage. Dans ce contexte, le paternalisme japonais se targuait d'apporter le modernisme et le développement économique avec l'installation d'infrastructures de transport, le lancement d'un tissu industriel prospère, l'instauration d'un système éducatif performant. Si la résistance coréenne a été très virulente, le souffle (violent) de modernisme imposé par les japonais n'a sans doute pas suscité de nostalgie excessive avec la disparition d'une partie de la féodalité coréenne.

De fait, à l'époque, le Japon était la puissance montante de l'Asie, la première a avoir défait une nation blanche, en l'occurrence la Russie, lors de la bataille de Tsushima (1905), s'accaparant avec une vitesse fulgurante toute la science et le savoir-faire occidentaux. En somme, un véritable modèle de développement pour les pays de la région. Tout autant qu'il rebute par son expansionnisme et son ultra nationalisme, le Japon attire par son prodigieux essor économique. Citoyens de seconde zone, des coréens ont malgré tout pu travailler et étudier au Japon, observant de l'intérieur l'envol de cet implacable ennemi.

D'une certaine manière, le Judo, le Karaté et le Kendo n'étaient finalement que l'expression sportivo-martiale de la domination japonaise. Puisque le Taekkyon et les arts martiaux coréens étaient interdits, alors pourquoi ne pas découvrir ces méthodes de combat issues d'une nation qui avait réussi à conquérir une bonne partie de l'Asie... A l'université ou dans de simples dojo, de nombreux coréens ont ainsi pu se former aux arts martiaux japonais - parfois même auprès d'illustres personnages comme Gichin FUNAKOSHI, le fondateur du Karaté -, s'appuyant à l'occasion sur les connaissances qu'ils avaient déjà pu acquérir en Corée en Taekkyon, Soobahk ou Ssireum. D'autres coréens exilés en Chine eurent quant à eux la possibilité d'apprendre l'une des multitudes formes de Wushu et quelques uns continuèrent évidemment à pratiquer clandestinement les arts martiaux coréens.

La « recoréanisation » des arts martiaux coréens

Hangeul UNESCO

Sans surprise, déjà relativement marginalisés avant l'occupation japonaise, les arts martiaux coréens sont sortis exsangues de la colonisation, le Taekkyon n'ayant survécu que grâce à une poignée de pratiquants. La lutte traditionnelle, le Ssireum, ne semble pas avoir trop souffert de cette période mais les lignées des différentes écoles de Soobahk ou de Kwonbop ont quant à elles été sensiblement affaiblies. En 1945, lorsque sonna enfin l'heure de la libération de la Corée - joie de courte durée, la sinistre guerre de Corée pointant déjà à l'horizon -, le renouveau national visa à faire table rase du passé colonial et à recoréaniser toute la société, arts martiaux compris. Par le jeu des transcriptions phonétiques, le Judo devint le Yudo et le Kendo le Kumdo. Pour le Karatédo (on omet généralement le do du Karaté, pourtant il est là...), les choses furent un peu plus compliquées. Certains optèrent pour la transcription pure et simple du japonais vers le coréen, ce qui donna le Kongsoodo. D'autres choisirent des appellations coréennes traditionnelles comme Soobahk, Tangsoo (avec ou sans « do ») ou Kwonbop.

Ce phénomène eut toutefois pour effet de faire rentrer dans les arts martiaux coréens des notions qui n'existaient pas auparavant ou qui s'exprimaient différemment. Des termes coréens se sont ainsi superposés sur des concepts plus spécifiquement japonais. Quelques exemples :

  • le terme dojang (la salle d'entraînement) se réfère nettement au dojo japonais alors que le vocable traditionnel est plutôt jeonsukwan, encore en vigueur pour le Taekkyon;
  • le suffixe do (la voie) de Taekwondo, Hapkido, Kumdo... est le fruit de l'influence japonaise qui le juxtapose à toutes ses disciplines martiales modernes mais également à l'art du thé, le chado. Les arts martiaux coréens, à l'instar des wushu chinois, n'avaient pas coutume d'ajouter ce suffixe et se dénommaient simplement Taekkyon, Soobahk, Kwonbop, Shippalgi...
  • les uniformes de Taekwondo et Hapkido ont été fortement inspirés par les karategi ou les judogi, et que dire du gogwa porté en Kumdo qui n'est rien d'autre qu'un hakama (sorte de jupe culotte) typiquement japonais. Il en va de même du système des ceintures et des grades qui reprend celui en vigueur dans les écoles nippones;
  • la recherche de linéarité, de symétrie, de modèle intangible, de geste parfait, etc, sont des notions beaucoup plus fortes dans la pratique martiale japonaise que coréenne. De manière un peu caricaturale, vouloir pratiquer les arts martiaux coréens selon ces critères revient d'une certaine façon à vouloir interpréter un opéra de Verdi avec la rigueur allemande de Wagner...

Ces petites illustrations soulignent le fait qu'une partie du patrimoine martial coréen est perçu via le prisme de considérations japonaises, notamment dans les esprits occidentaux, marqués par le modèle nippon. Or dans les faits, arts martiaux coréens et japonais ne s'appréhendent pas, ne se pratiquent pas exactement de la même manière. Aussi proches soient-ils, Karaté et Taekwondo n'impliquent pas les mêmes formes de corps, ils font appel à une utilisation de l'énergie mécanique des coups légèrement différente, une manière de se mouvoir et de gérer l'espace qui s'apprécie autrement. Mais nous y reviendrons.

Le cheminement du Karaté coréen vers le Taekwondo

Fruit de cette période de chaos que fut l'occupation japonaise, la genèse d'une discipline, le Taekwondo, montre à quel point le renouveau martial coréen a été difficile, l'éradication d'une partie de la mémoire des arts martiaux coréens étant un préjudice qui se fait sentir aujourd'hui encore.

Dès l'année 1946, un jeune officier, CHOI Hong Hi (1918-2002), formé au Karaté Shotokan et au Taekkyon (de nombreux doutes subsistent sur ce point) commença à dispenser un enseignement de sa propre méthode1 aux soldats qui étaient sous ses ordres. CHOI gravit rapidement les échelons au sein de la hiérarchie militaire sud-coréenne pour finalement devenir général puis diplomate. Tout au long de sa carrière il n'a eu de cesse de développer et de promouvoir les arts martiaux coréens, au sein de l'armée tout d'abord puis ensuite à l'échelle internationale. Son oeuvre : le Taekwondo ! Si on ne peut pas considérer qu'il a à lui seul créer le Taekwondo, il a en tout cas permis sa structuration et son essor.

Korean Karate 1Korean Karate 2

Il est intéressant de se pencher un instant sur les débats qui ont prévalu à l'adoption du nom Taekwondo. En 1955, les représentants des principaux kwan (écoles) coréens se sont réunis autour de CHOI afin de procéder à l'unification des différentes écoles sous un même nom. CHOI souhaitait que soit adopté le terme Taekwondo (跆拳道 / 태권도 - voie du pied et du poing) mais d'autres experts refusèrent de renoncer au nom de leur discipline. Un compromis fut trouvé avec le terme Taesoodo (跆手道 / 태수도 - voie du pied et de la main) car on y retrouvait le tae de Taekwondo et le soo de Soobahk, Tangsoo ou Kongsoodo qui étaient les noms les plus répandus. 

Cela ne satisfit pas CHOI mais Taesoodo (ainsi que les différentes appellations évoquées supra) resta en vigueur jusqu'en 1965, date à laquelle le terme Taekwondo put enfin s'imposer définitivement et la discipline véritablement s'unifier. Mais dès le départ, l'objectif d'un nouveau nom pour désigner les arts martiaux coréens (en tout cas ceux orientés vers les percussions pied et poing) était de trouver un vocable qui "sonna" coréen et s'écarta des appellations japonaises coréanisées comme Kongsoodo (simple transcription phonétique de Karatédo) mais qui ne soit pas non plus assimilable aux arts martiaux chinois, tang renvoyant à la dynastie chinoise du même nom, et donc à la Chine. Même le terme soo (main) fut écarté en raison de sa sonorité sino-coréenne trop marquée puisqu'il s'agit de la prononciation coréenne du mot chinois shou.

Soobakh

Cette recherche de coréanité du Taekwondo eut pour effet d'écarter toutes les terminologies qui auraient pu avoir des consonances chinoises (le vocabulaire sino-coréen est assez important dans la langue coréenne) ou japonaises. Ainsi, la forme a d'abord prévalu sur le fond puisque pour ce qui était de la pratique, les techniques du Taekwondo étaient à l'origine particulièrement proches de celles du Karaté Shotokan.

D'autres changements sont intervenus progressivement avec la mise en place de nouvelles formes codifiées, les hyung (puis plus tard les palgwe, les taegeuk et les poomse), afin de les substituer aux kata. Mais cela n'a pas chamboulé le fond de la pratique, le Taekwondo restait linéaire, avec des postures et des techniques encore proches de celles du Karaté. Arrivèrent ensuite les nouveaux dobok ornés d'un liseré noir sur le col, avec les lettres Taekwondo inscrites dans le dos afin de marquer une différence visible, affichée, avec le Karaté. Encore de la forme...

C'est en réalité le développement de la compétition au milieu des années 1960, avec l'apparition des premières protections, dont le plastron (en bambou !), qui va permettre au Taekwondo de se démarquer du Karaté. Les règles sportives adoptées alors, mettant l'emphase sur les coups de pied, la rapidité des enchaînements de coups, la recherche du KO avec des frappes portées à pleine puissance (full contact) propulsèrent le Taekwondo dans une nouvelle dimension. La discipline devint très mobile, avec une recherche de déplacements optimisés et de stratégies de combat élaborées.

Progressivement, et même si les liens avec l'antique Taekkyon sont en réalité assez ténus, on retrouve dans le Taekwondo de compétition moderne cet esprit de la joute, certes dure et percutante, et cette appétence pour les coups de pied qui prévalent dans le Taekkyon. Les enchaînements codifiés sont ensuite devenus moins rigides, les techniques plus virevoltantes et fluides, comme si d'une certaine manière, via le cadre du Karaté japonais, le Taekwondo avait renoué avec l'esprit coréen.

Malgré tout, le Taekwondo est encore tourmenté. Qualifié à ses débuts de "Karaté coréen", le Taekwondo est parfois présenté comme un « sport martial », en quête permanente de nouveaux axes de travail, avec notamment, à l'occasion, la tentation de modifier ou d'ajouter des poomse, d'adopter de nouveaux uniformes, de rectifier l'armement de telle technique, d'ajouter des acrobaties (les fameux tricks)... Surtout, exercice plus périlleux et condamnable, le Taekwondo et les arts martiaux coréens succombent bien trop souvent à l'envie de réinventer leur histoire. Le Taekwondo "millénaire", une hérésie ! Un fonds technique et philosophique préexistait, évidemment, il a été influencé par les voisins chinois et japonais, tout autant qu'il a pu inspirer ces derniers, mais le Taekwondo d'aujourd'hui - terme qui n'a pas encore 60 ans - est le résultat d'une évolution et ne se présentait ni ne se pratiquait de la même manière (sous un autre nom, donc) il y a un siècle ou plus encore. Quant à l'héritage du Karaté il est indéniable et pourtant, il est nié.

Kukki Taekwondo

"Taekwondo, sport national" - Mot d'ordre lancé par le président sud coréen PARK Chung Hi en 1971

Symptomatique de cette tentative de réécriture de l'histoire, le Taekwondo WTF (World Taekwondo Federation) fait volontairement l'impasse sur le rôle de CHOI Hong Hi dans la mise en place du Taekwondo, alors que les références mythologiques plus ou moins sérieuses et soit disant séculaires d'une science du combat purement nationale font, elles, florès. Rappelons simplement que CHOI fonda l'ITF (International Taekwondo Federation) en 1966 mais que pour divers motifs d'ordre politique (régime dictatorial en Corée du Sud, volonté de CHOI de diffuser le Taekwondo en Corée du Nord) celui-ci délocalisa le siège de sa fédération, de la Corée du Sud, vers le Canada. Le gouvernement sud-coréen décida alors de lancer en 1973 une nouvelle fédération, la WTF, avec en ligne de mire une place aux Jeux Olympiques pour la discipline et concurrencer ainsi le Judo japonais, olympique depuis 1964... Un Taekwondo mais déjà deux fédérations, avec des orientations techniques et sportives divergentes. A noter cependant qu'une tentative de rapprochement entre ITF et WTF s'opère depuis quelques années.

C'est de cette manière que de temps à autres, pour combler les trous de mémoire de leur histoire martiale, les arts martiaux coréens s'inventent des légendes de maîtres qui auraient appris leur art dans la montagne, auprès d'un moine ermite. Pourquoi pas, mais en règle générale se sont des contes pour enfants à peu de frais. On est en droit de se demander s'ils ne sont pas plutôt allés fumer 2 ou 3 pétards aromatisés à l'insam (ginseng) en haut des cimes avant de redescendre experts auto proclamés en escrime ou en boxe (ivre) des pieds... Soyons sérieux.

Lame coréenne

Moins connu, l'art coréen du sabre présente également quelques errements quant à son histoire récente. A côté du simple Kumdo, on retrouve le Haedong Kumdo ou le Hankumdo, avec il est vrai des différences notables dans la pratique. Le Kumdo stricto sensu est une simple version coréenne du Kendo japonais, seule la terminologie se distinguant du modèle nippon, ce qui est à peu près le cas également pour le pendant coréen du Judo, leYudo.

Korean sword

Epée coréenne - www.swordsofkorea.com

Pour le Haedong Kumdo et les styles apparentés, la pratique s'identifie davantage à celle du Kenjutsu et du Iaïdo avec toutefois des spécificités comme le travail à 2 sabres, le combat contre plusieurs adversaires ainsi qu'une maîtrise importante de l'énergie interne voire du combat à mains nues.

Ce qui suscite davantage d'interrogation concernant le Haedong Kumdo, c'est cette tendance à vouloir se démarquer à tout prix du sabre japonais voire à en réclamer la paternité en revendiquant, par exemple, une lignée de guerriers, les samourang, quasi ancêtres des samouraï japonais. A priori rien n'accrédite l'existence réelle de ces guerriers dans les archives coréennes et jusqu'à preuve du contraire ces affirmations ne relèvent que de la spéculation.

La genèse pas si harmonieuse du Hapkido

Choi Yong Sul

Le cas du Hapkido est lui aussi singulier et peut être plus complexe encore. Le terme en lui-même prête à confusion puisqu'en caractères chinois (hanja), Hapkido et Aïkido s'écrivent de la même manière : 合氣道 et ont la même signification, la « voie des énergies unifiées ». Par ailleurs, l'histoire de la discipline se confond volontiers dans le maelström du contexte géo-politique de l'époque où un tout jeune coréen, orphelin de son état, CHOI Young Sul (1904-1986), se retrouva emmené malgré lui au Japon. Après quelques péripéties, il fut mis au service de Sokaku TAKEDA (1859-1943), héritier d'une lignée de samouraï et responsable du Daitoryu Aïkijujutsu, école d'arts martiaux mythique.

C'est ainsi que CHOI passa 30 ans en tant que domestique auprès de TAKEDA et put bénéficier (dans des conditions qui restent méconnues) de son enseignement. Lequel TAKEDA, fort de sa réputation, reçut et forma de nombreux élèves, parmi lesquels l'un d'entre eux marqua l'histoire des budo japonais : Morihei UESHIBA (1883-1969), le futur fondateur de l'Aïkido. UESHIBA et CHOI se croisèrent donc chez TAKEDA, sans pour autant que l'histoire ne dise quels liens ils ont pu entretenir tous deux.

En 1948, CHOI retourna en Corée et commença à enseigner ce qu'il avait appris au Japon, essentiellement à base de clés articulaires et de projections. Aidé par ses premiers élèves, CHOI ouvrit son école en 1951, le Daehan Hapki Yukwonsul Dojang, son style prenant successivement plusieurs dénominations : Yusul (柔術 / 유술), Hapki Yukwonsul (合氣柔拳術 / 합기유권술) puis enfin Hapkido (合氣道 / 합기도). Pendant une brève période la discipline prit le nom de Kido (기도 / 氣道) pour reprendre, définitivement, le nom officiel de Hapkido. De quoi y perdre son latin ! L'appellation Yukwonsul avait pour objectif d'éviter, auprès des esprits les moins avertis, la confusion avec le Judo, Yudo en coréen, terme proche de la 1ère dénomination Yusul. Puis le recours au terme Kido fut adopté pour marquer une distinction avec l'Aïkido mais cela ne perdura pas.

Tout ce cheminement démontre que la simple terminologie de Hapkido est une affaire complexe du point de vue identitaire et que la discipline a eu, dès ses origines, des difficultés pour trouver une place reconnue par tous. Deux disciplines, Aïkido et Hapkido, avec pour partie un héritage technique commun, dont le nom (en caractères chinois) et la signification sont identiques mais qui comprennent tout de même de réelles différences. Si l'on ajoute à cela que même en Corée, parmi la majorité des coréens qui ne s'intéressent pas particulièrement aux arts martiaux2, nombreux sont ceux qui pensent que le Hapkido, c'est de l'Aïkido, on comprend que l'histoire est loin d'être réglée...

D'où des débats parfois houleux sur l'identité du Hapkido : art martial coréen ou japonais ? Les deux mon capitaine, et plus encore. En effet, le vocabulaire usité dans cette discipline penche nettement vers le sino-coréen tandis qu'une partie du programme technique est issue de l'ancien Aïkijutsu japonais. Pourtant, l'apport des percussions de pied et de poing ou de certaines armes par les élèves de CHOI Yong Sul n'ont rien de commun avec l'Aïkijutsu et traduit bien le goût de la Corée pour les coups de pied, le Hapkido n'ayant rien à envier en la matière au Taekwondo. De plus, le Hapkido est éparpillé en une multitude d'écoles qui ont pour certaines des approches extrêmement différentes : techniques circulaires ou linéaires, dures ou souples, emphase ou non sur les percussions, plus ou moins de maniement d'armes... Exception faite de quelques écoles qui sont très proches de l'Aïkido ou de l'Aïkijutsu, si l'on assiste à 2 démonstrations en parallèle de Hapkido et d'Aïkido, quelques convergences pourront se faire jour dans l'oeil de l'expert, pourtant la différence sera éclatante quant à la manière de bouger, d'enchaîner les techniques et de les appliquer.

Malgré tous ces éléments, qui s'apparentent à une identité affirmée et solide, le Hapkido donne parfois le sentiment de chercher encore à justifier son existence. Cela passe, à nouveau, par la tentation de quelques uns de nier le lien historique avec le Japon ou alors d'évoquer une filiation de l'Aïkijutsu avec d'antiques techniques venues de Corée et que les japonais auraient évidemment soutirés aux coréens. Cela n'est d'ailleurs pas impossible mais jusqu'à présent les preuves historiques - en clair des archives - font défaut pour étayer sérieusement ces affirmations.

Petite anecdote qui souligne les tours de passe-passe de l'histoire. Un des styles de Karaté les plus répandus dans le monde, le Kyokushinkaï, doit son existence... à un coréen ! Né en Corée mais parti au Japon vers l'âge de 14 ans, où il resta finalement toute sa vie, CHOI Yeong Hui (qui se fera appelé plus tard CHOI Bae Dal), plus connu sous son nom japonais de Masutatsu OYAMA (1923-1994), fut en effet le créateur et le promoteur de ce style de Karaté réputé pour son efficacité et son intransigeance.

Un détour en forme de clin d'oeil, cette fois-ci de la Corée vers le Japon et qui démontre avec force que les influences culturelles, scientifiques, techniques, etc ne respectent pas les frontières ni les drapeaux. 

Tableau des prononciations et transcriptions désignant des arts martiaux coréens

Prononciation coréenne

Hanja (caractères chinois)

Hangeul (alphabet coréen)

Prononciation japonaise

Signification

Taekwondo

跆拳道

태권도

-

Voie du pied et du poing

Taesoodo

跆手道

태수도

-

Voie du pied et de la main

Hapkido

合氣道

합기도

Aïkido

Voie des énergies unifiées

Kongsoodo

空手道

공수도

Karatédo

Voie de la main ouverte

Tangsoodo

唐手道

당수도

Karatédo

Voie de la main des Tang = voie de la main de Chine

Yudo

柔道

유도

Judo

Voie de la souplesse

Kumdo

剣道

검도

Kendo

Voie du sabre

Kwonbop

拳法

권법

Kenpo

Méthode du poing

Géo-politique, soft power et arts martiaux

Comme tout pays qui a vu son patrimoine culturel piétiné, son honneur bafoué et une partie de sa mémoire écornée (par la destruction d'archives, d'œuvres d'art, de bâtiments et la mort de milliers de personnes détentrices d'un savoir), la Corée a dû se reconstruire physiquement mais également restaurer son identité. Or, concernant une matière finalement secondaire comme les arts martiaux, le souci de la précision et de la vérité historiques passent parfois en arrière plan car souvent traités par les pratiquants mais pas par des historiens et des chercheurs formés à l'étude scientifique des faits, ce qui conduit à une approche biaisée et partiale. La dimension politique, l'instrumentalisation aux fins de propagande, la méconnaissance de l'histoire (ou sa manipulation) ont pu nuire à une lecture apaisée et surtout objective de l'histoire martiale coréenne.

Les arts martiaux coréens, singulièrement le Taekwondo, le Kumdo et le Hapkido, en sont encore bien trop souvent à se définir par rapport à d'autres disciplines voire contre elles. Il existe une rivalité entre les styles, les écoles, les courants afin de savoir qui est, grosso modo, le meilleur. Si l'on considère le Hapkido, ce dernier n'échappe pas à la règle et les différents kwan connaissent une rivalité certaine, telle école se prétendant plus authentique, plus traditionnelle, plus efficace que telle autre. Combat stupide et souvent stérile lorsqu'il est pris au pied de la lettre, possiblement stimulant lorsqu'il est animé par un esprit d'émulation et d'ouverture.

Si les disciplines coréennes cherchent à se mettre en opposition par rapport aux autres méthodes de combat3, c'est sans doute que cela traduit un manque de maturité, peut être un manque de confiance. Pourtant, si l'on prend le Taekwondo, quel parcours ! Discipline olympique pratiquée par des millions de personnes à travers le monde, qu'est-ce qui est à craindre ? Sans doute le sentiment inavoué que les bases du Taekwondo ne sont pas encore bien stabilisées, une difficulté à reconnaître la jeunesse de la discipline et ses origines multiples, à assumer une histoire complexe qui forcément n'est pas le reflet de l'imaginaire collectif, souvent fantasmé...

A une période où le soft power coréen s'exprime au travers d'éléments culturels chargés de symboles et d'attraits pour l'étranger : K-pop (hiphop coréen), drama (séries TV)4 mais aussi mode, cuisine voire football5 et immanquablement arts martiaux, reconnaître qu'il y a dans le Taekwondo, le Hapkido, le Kumdo, une dose d'influence japonaise (ou autre), c'est courir le risque d'admettre que cette même influence a pu toucher d'autres pans de la culture coréenne. Dans un pays ethniquement très homogène, poussé par un fort sentiment national car pris en étau entre les puissances chinoise et japonaise, avec un petit arrière de goût de revanche, une telle reconnaissance pourrait ressembler à un aveu de faiblesse.

Ce serait pourtant tout le contraire car la force du modèle coréen – dont la reconnaissance internationale est actuellement éclatante et indiscutable - s'appuie justement sur cette capacité à jongler entre ce qui est indiscutablement l'expression de son identité propre et de l'amalgamer avec les apports extérieurs pour en tirer quelque chose de spécifique.

Les arts martiaux coréens répondent à la même logique, quelles que soient leurs influences, au final ils expriment, dans le geste et dans l'esprit, une forme de "furia coreana"6 - d'audace et de fougue - qui traduit l'âme du peuple coréen, âpre au combat et que nous sommes si nombreux à admirer. La "korean touch" en somme, qui rend les coréens si sympathiques et uniques.


1 L'école fondée par CHOI est le Ohdokwan.

2 Obligatoires à l'école, à l'université et surtout à l'armée, font que les hommes en particulier ne sont pas toujours férus d'arts martiaux. Les coréens nourrissent un intérêt bien plus prononcé pour le baseball et de plus en plus pour le football et l'équipe national des Red Devils.

3 Site internet de l'université coréenne Yongin : « The objective of this program is to train an international specialized combative martial arts instructor who will succeed in promoting the superiority of Korea as a strong country for combative martial arts » - http://int.yongin.ac.kr/eng/academics/ma03_cmat.htm

4 Les "dramas", moteur du soft power coréen - http://www.inaglobal.fr/television/article/les-dramas-moteur-du-soft-power-coreen

5 http://www.footcoreen.com

6 Référence à la "furia francese" (furie française) qui fait allusion au comportement héroïque, fougueux et audacieux, des soldats français le 6 juillet 1495, lors de la bataille de Fornoue. Confrontés au surnombre des troupes italiennes, les français remportèrent malgré tout la victoire grâce à une combativité exceptionnelle.