06/112011

Le libre arbitre

Non, il ne s'agit pas aujourd'hui d'évoquer les déboires d'un arbitre à la vie dissolue, lequel aurait décider de n'en faire qu'à sa tête... Quoiqu'à bien y réfléchir, faut avouer que la congrégation arbitrale de toutes les disciplines sportives du monde aurait motif à perdre le sens du commun : insultes, menaces et violences sont légion, notamment sur les stades de foot, mais pas uniquement, rappelons nous de ce magnifique coup de pied dans la tronche d'un arbitre lors des épreuves de Taekwondo aux JO de Pékin... Mais là n'est pas le sujet, au programme de cette chronique, c'est de la faculté de penser par soi même et de définir librement ses choix que nous allons traiter. Presque un sujet pour le bac de philo.

Pour la faire courte, disons tout de suite que nous prenons le parti de tacler la gourouisation parfois à l'œuvre dans les arrière-cours de quelques dojang crasseux... Par leur fonctionnement fortement hiérarchisé, tentés de temps à autre par un discours para philosophique et pseudo initiatique, les arts martiaux sont un terrain idéal pour les dérives sectaires. En effet, le culte de la personnalité allié à un verbiage doctrinaire conduisent à une vision très partielle et donc partiale des réalités. Sous la main hasardeuse d'un enseignant maladroit ou malveillant, un brin manipulateur, cela peut escamoter toute clairvoyance chez quelques esprits fragiles ou qui trouvent là un écho flatteur d'ego.

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Ouvrages du Tongilmudo, art martial élaboré par les dirigeants de la secte coréenne Moon

Dès lors, comment ne pas s'alarmer en entendant celles et ceux qui revendiquent un "père spirituel", un "maître à penser", sans avoir bien peser au préalable la charge de ces mots ? Des maîtres penseurs existent, des sages et des philosophes aussi, mais sont-ils majoritairement représentés parmi les professeurs d'arts martiaux ? Quand bien même, avant de faire sienne la pensée d'un autre, peut-être conviendrait-il de former soi même son esprit, de réfléchir par ses propres moyens tout en restant à l'écoute de ce qui se dit et fait autour de soi. D'ailleurs un professeur, un maître, lorsqu'il est sincère et honnête, ne fait rien d'autre que de donner à son élève, à son disciple, les moyens de tracer son propre chemin en l'éclairant sur les différentes pistes possibles.

C'est pourquoi il est affligeant de constater que certains pratiquants remettent sans sourciller leur conscience entre les mains de leur professeur, de leur "maître", de leur "gourou". Tout le contraire du libre arbitre qui est, à grands traits, une capacité de discernement, de choix et d'action. Mais laissons parler Descartes qui l'explique beaucoup, vraiment beaucoup mieux que nous :

"Car elle ( la volonté) consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose ou ne la faire pas, ou plutôt seulement en ce que pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l'entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. " Méditations métaphysiques ; IV.

 

A bien des égards, il est confortable de laisser à d'autres le soin de penser pour soi. Il est même gratifiant d'avoir une idole à chérir et à glorifier, l'aura du seigneur rejailli toujours par bribes sur les ouailles consentantes et béates qui s'en prévalent ainsi aux yeux de l'entourage. La difficulté réside en ce que chacun, aussi intelligent et cultivé soit-il, n'est pas toujours bien armé pour faire face à un discours complaisant, séduisant, parfois subtilement en phase avec ses propres idées et principes. Toute la force du sectarisme est de réussir à percer la paroi de la lucidité pour toucher le cœur d'une passion, d'un intérêt, de cette touche d'irrationnel qui nous habite tous.

Concrètement, dans les arts martiaux, comment se traduit l'obstruction au libre arbitre ? Cela commence par le dénigrement systématique des autres arts martiaux, des autres écoles, accompagné d'un discours répétitif tendant à prouver que telle école est la meilleure, la plus traditionnelle, la plus efficace. Un repli qui se manifeste par le refus de participer aux activités mêlant les autres clubs ou avec force condescendance voire mépris. Bref, un discours auto centré qui de facto exclu toute référence à ce qui est autre. Cela resterait anecdotique si derrière cette mascarade ne s'entrevoyait pas la mainmise d'une ou plusieurs personnes sur la liberté d'action et de penser du groupe.

Cette attitude peut être autoritaire et directive ("ne vas pas à tel stage avec X", "il n'y a que cette façon de faire cette technique qui soit la bonne"...) mais généralement la démarche est plus insidieuse et faussement démocratique, au final plus contraignante puisque la soumission est volontaire. Il devient plus difficile de s'en défaire car conceptuellement il est inadmissible pour une personne d'admettre, justement, qu'elle a accepté de se laisser dicter sa conduite, qu'elle a perdu, presque volontairement, son libre arbitre. Le réveil n'en est que plus douloureux...

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Les arts martiaux dépassent les seules dimensions techniques et physiques pour s'intéresser au mental des pratiquants, un aspect incontournable dans des disciplines de combat qui impliquent maîtrise et dépassement de soi. De plus, il y a dans les arts martiaux quelque chose qui est de l'ordre de la transmission, ce qui suppose une relation de confiance dans laquelle l'élève s'en remet facilement au professeur, généralement perçu comme un modèle ou une référence.

Si les quelques conseils de bon sens qui sont donnés au dojang (respect, contrôle de soi, rigueur...) sont des concepts universels qu'il conviendrait de transposer dans la vie quotidienne, cela ne devrait pas conduire à dicter une conduite spécifique en-dehors des tatamis. Si la hiérarchie et l'autorité martiales ont leur raison (transmission d'un savoir, règles de sécurité à respecter...), aucun enseignant n'est pour autant en droit d'imposer ses vues, surtout lorsqu'elles visent, peu ou prou, à contrôler l'esprit des pratiquant(e)s.

Le libre arbitre, dans la pratique martiale, c'est faire preuve de discernement et donc refuser toute idolâtrie, conserver un recul nécessaire afin de ne pas ingurgiter sans un minimum de réflexion toutes les "vérités" qui sont assénées. C'est aussi mesurer la nature de la relation qui s'établit entre l'enseignant et les élèves. A savoir : est-ce un rapport d'égal à égal ou plutôt une attitude dominant-dominé ? Or, tout professeur digne de ce nom sait pertinemment que l'enseignement n'est qu'une autre facette de la pratique martiale, qu'elle est aussi riche d'apprentissages nouveaux pour l'enseigné que pour l'enseignant.

Dans ces conditions, les individus qui fréquent les dojang ne se résument pas à leurs qualités (étendues ou restreintes) sur le tapis - ils ont aussi une profession, une famille, des diplômes, des savoirs... ou pas - et restent des personnes à qui le respect est dû, tout comme dans la sphère publique, au-delà de toute capacité, pouvoir ou richesse. La réciprocité du respect et l'égalité de traitement sont donc la norme. Car savoir faire brillamment un coup de pied, même paré de vertus martiales, ça ne reste jamais qu'un geste vain. Pas de quoi parader !

PS : à titre d'information, et afin de démontrer que les dérives sectaires dans les arts martiaux ne sont pas qu'une vue de l'esprit, voici un extrait du rapport 2007 de la Miviludes (Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires) :

« L'année 2007 a été marquée par une attention particulière portée par les agents des Directions régionales et départementales sur les pratiques relevant des arts martiaux, pouvant par fois faire l'objet de dérives dans certains contextes particuliers, isolés des structures fédérales. (...) À cet égard, un certain nombre de cas ont été signalés en Languedoc-Roussillon et en Rhône-Alpes, s'agissant de pratiques suscitant l'interrogation et susceptibles d'entraîner des désordres médicaux - voire psychologiques dans des cas d'emprise - plus ou moins importants chez les pratiquants. » http://www.miviludes.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_Miviludes_2007.pdf