21/082011

Faire des arts martiaux ou vivre des arts martiaux

En cet été finissant sur une touche ensoleillée après des jours dignent d'un riant mois de novembre, voilà qu'on s'inspire d'un vieil article du Monde Diplomatique d'octobre 2009 pour préparer la rentrée : "Faire de la politique ou vivre de la politique ?" En effet, le thème de l'argent, si cher à chacun d'entre nous - éminemment sensible en politique, mais la politique n'est pas notre objet du jour - vient irrémédiablement nous titiller dès que se pointe septembre à l'horizon, avec son cortège de factures impayées pour cause de vacances, de tiers provisionnel à honorer, de frais de scolarité à débourser pour les bambins qui traînent désespérement à l'école et autres frais d'inscription pour le conservatoire de musique, le club de philatélie ou les cours de ping-pong.

Nom

Septembre donc, avec pour quelques fanatiques de la torgnole, la folle envie de s'inscrire dans la meilleure école de Kungfu du quartier, inspirés en celà par le visionnage compulsif de 3500 heures des meilleures vidéos de Bruce LEE, Jet LI, Jackie CHAN, WU Jing, Chuck NORRIS (sic) et Benny HILL (re sic) réunis devant leur ordinateur portable, coincés dans leur tente sous une pluie battante pendant leur exode estival au camping de Ploneour-Lanvern...

Bref, septembre, c'est comme le 1er janvier, la période des bonnes résolutions, souvent aussi inutiles qu'éphémères. Mais pour celui qui s'accroche et qui veut absolument payer pour faire des pompes, se faire engueuler et prendre des coups, rien n'est impossible. Le novice émerveillé admire ainsi dans le hall du dojang les photos, les diplômes, les médailles. Il assiste à un cours qui généralement lui semble idyllique puis vient le moment où il doit signer la feuille d'inscription, sans doute l'instant le plus douloureux de sa jeune carrière de guerrier des tatamis. 

Hé oui, il faut passer à la casserole, payer quoi ! Halte au mauvais esprit un court instant, une année dans un dojang n'est pas toujours hors de prix, dans bien des cas cela varie entre 150€ et 300€ en province, autour de 400€ et souvent bien au-delà à Paris. Mais au prix de l'inscription il faut souvent rajouter la licence, la tenue, l'équipement, les stages, les compétitions, les passages de grades... Ce qui fait qu'au final notre petit loisir peut s'avérer coûteux. Les arts martiaux ne sont d'ailleurs pas les seules disciplines dans ce cas et de nombreux sports suivent la même trajectoire.

Selon le célèbre adage, toute peine mérite salaire et il est vrai que le professeur dont c'est l'activité professionnelle doit être correctement rétribué et l'enseignant bénévole dédommagé des frais qu'il a engagés. Mais dans le cadre de cette relation marchande (la prestation d'enseignement), le consommateur (l'élève) est en droit d'attendre un service de qualité (le cours) en rapport avec le montant de l'insciption payée. 

Un professeur peut fort bien être professionnel du Hapkido, du Karaté ou du Krav Maga, à l'instar de ce qui se fait par exemple au tennis ou en équitation, la question est juste de savoir quel est le juste prix à acquitter. Pas si simple qu'il n'y paraît en réalité. Certes, un diplôme (brevet d'Etat), un titre (champion de France ou d'Europe), un grade (4e, 5e dan...), une fonction (directeur technique, conseiller, arbitre...), une réputation (ancienneté du club, nombre d'élèves, publications...) peuvent être des révélateurs plus ou moins pertinents de la qualité présumée de l'enseignement.

Quelle est la valeur d'un cours ? 

Alors, qu'est-ce qu'un prix s'agissant des arts martiaux ? Quelques pistes :

  • Combien de cours y a-t-il chaque semaine ?
  • Y a-t-il cours pendant les vacances ?
  • Les passages de grades sont-ils payants ?
  • Les supports de cours (fiches techniques, vidéos...) sont ils payants ?
  • Les stages sont-ils systématiquement payants et à quel prix ?
  • Le club met-il à disposition du matériel ?
  • Des activités gratuites sont-elles proposées de temps à autres ?

Tous ces éléments, rajoutés au montant de l'inscription peuvent générer des frais conséquents. Et il est vrai que parfois une inscription un peu onéreuse en début de saison peut se révéler être plus "rentable" si au cours de l'année les pratiquants ne sont pas pressés comme des citrons, sollicités financièrement à chaque occasion...

En-dehors d'aspects exterieurs à l'enseignement, liés par exemple au coût de location de la salle, il convient de comprendre quel est le positionnement de l'enseignant, ce qu'il attend de son club, de sa situation de professeur d'arts martiaux. Etre correctement rémunéré, c'est là un objectif parfaitement louable (tout comme un facteur, un ingénieur, un marin...), d'autant plus s'il répond aux critères de qualité que nous évoquions supra. Pour autant ce seul aspect qualitatif apparent peut-il justifier que l'adhésion soit plus ou moins chère et la plupart des activités payantes et plus ou moins chères elles-aussi ?

Certains diront que pour être bien soigné ils iront voir un excellent docteur et y mettront le prix. Mais a priori tous les docteurs, puisqu'ils sont docteurs, ne se valent-ils pas ? Et par conséquent le tarif d'un médecin conventionné en secteur 1 ne suffit-il pas à s'assurer des soins de qualité ? La réalité n'est malheureusement pas tout à fait celle-ci et on ne confie pas sa santé à n'importe quel charlatan, c'est une évidence. C'est un peu la même chose dans les arts martiaux, à ceci près que l'expérience démontre que les plus titrés et les plus onéreux ne sont pas toujours les meilleurs enseignants. Puis à moins de tomber dans une secte ou un groupe d'hyper violents, on ne prend pas tant de risque que ça à s'inscrire dans un "mauvais" club, si ce n'est dépenser de l'argent pour rien.

Mais laissons de côté un temps la chose financière. Ce qui est supposé constituer l'intérêt des arts martiaux, outre leurs indéniables bénéfices pour la forme physique et le développement d'aptitudes à se défendre, c'est ce léger supplément d'âme qu'ils offrent aux pratiquants, cet accompagnement dans la recherche de l'accomplissement personnel, presqu'un cheminement initiatique... Celà, en plus d'évidentes qualités techniques, physiques, intellectuelles et pédagogiques, n'est possible qu'au contact d'un enseignant qui se dévoue avec bonheur et enthousiasme pour transmettre ce qu'il connaît, ce qu'il a vécu, ce qu'il pense. Il transmet sa foi, non pas un dogme aveugle et intangible mais plutôt une aspiration constructive, ouverte, bienveillante.  

Qui veut enseigner, à titre professionnel ou bénévolement, se doit d'avoir un esprit clair, conscient des motivations profondes qui le poussent à faire partager sa discipline.  L'introspection et la remise en question font partie du parcours de l'enseignant. La quête martiale ne peut qu'être motivée par l'amour de l'art et de ceux qui le pratiquent, et seulement alors peuvent venir s'y greffer une envie de reconnaissance, une aspiration à bien gagner sa vie, car après tout nous ne sommes que des femmes et des hommes perfectibles et il faut bien vivre. 

Enseignement, vie quotidienne et rôle des pratiquants

Or, l'expérience, encore elle, expose d'une lumière crue une réalité plus amère. Nombre d'enseignants professionnels d'arts martiaux exercent leur profession comme d'autres sont curés, ils n'ont pas la foi, religieuse pour les uns, martiale pour les autres... La conjonction des qualités techniques, physiques, intelectuelles et humaines sont rarement au rendez-vous. D'une vague passion de jeunesse quelques uns en arrivent un peu par hasard, faute de mieux, à diriger un club; quelques autres parfois plutôt pas mauvais sont poussés dans l'enseignement parce que ça peut être un job pas trop compliqué, enfin dans la foule brumeuse des malandrins, bonimenteurs, touristes, gourous, pasagers clandestins, businessmen se dessine une envie de pouvoir, de gloriole et/ou d'argent. Ca touche d'ailleurs aussi bien les bénévoles (qui sont quand même généralement des professionnels déguisés).

C'est là que se niche parfois le mensonge, ces VRP des arts martiaux transmettent une flamme pâllote et vacillante en laquelle ils ne croient pas eux mêmes, lorgnant tout juste sur le nombre de leurs dans et de leurs élèves, organisant un stage de dernière minute histoire de ne pas finir le mois dans le rouge... Enfin, tout comme les professeurs professionnels des collèges et des universités, certains profesionnels de l'enseignement martial en oublient parfois les affres des réalités de la vie de tous les jours. Dès lors, comment transmettre un savoir qui se veut être aussi (surtout ?) un moyen de faire face aux rigueurs de l'existence lorsqu'on ignore soi même les turpitudes du quotidien de ses contemporains ?

Vivre des arts martiaux, pourquoi pas ? D'autres vivent bien du football, du golf, du surf...  

Mais vivre de l'enseignement en général et de l'enseignement des arts martiaux en particulier a ceci de spécifique qu'il faut  avoir quelque chose à proposer (à vendre), le connaître, être capable de l'exposer, de le transmettre, aimer cela et vouloir le partager avec son public. C'est paradoxal mais la démarche doit presque être désintéressée (d'où les vertus de l'enseignement public gratuit même s'il y aurait beaucoup à redire au sujet de l'Education Nationale et de certains de ses enseignants).

La nécessité de l'argent faisant loi lorsqu'il s'agit d'une activité professionnelle, cela implique une démarche empreinte d'une inflexible probité pour qui fait voeu d'enseigner. Tout pratiquant ayant également sa part de responsabilité (en tant que citoyen et consommateur), il lui revient de se demander, en dépit de toutes les qualités annoncées, si le prix qu'il consent à payer pour les cours, les stages, les grades à un sens et est porteur pour lui (compte tenu de ses envies, de son niveau, de ses capacités) d'un bénéfice en termes d'aptitudes physiques, de capacité à combattre, de sociabilité...

Finissons par une touche d'optimisme en affirmant que malgré tout les enseignants d'arts martiaux de qualité ne sont pas si rares et que beaucoup d'entre eux sont poussés par de nobles desseins, qu'ils soient professionnels ou bénévoles. Gardons juste à l'esprit que le monde des arts martiaux a souvent tendance à se berner avec ses propres mythes, c'est pourquoi un peu de vigilance et d'auto dérision sont les meilleurs gages pour ne pas tomber dans le panneau.

L'enseignement est un autre aspect de la pratique, il lui est complémentaire mais ne s'y substitue pas. On se plaît à croire que tout enseignant garde en mémoire ce qui lui a fait pousser un jour les portes d'un dojang et conserve au fond du coeur cette petite touche d'émerveillement, s'acharnant à la faire partager avec lucidité, exigence et droiture, à n'importe quel prix... Chez Mudoculture, c'est du 100% amateur (on entend certains dirent "et ça se voit", merci...), mais qui c'est, ça passera peut être pro un jour...