10/072011

Qu'est-ce qui constitue l'identité d'une discipline ?

"Qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quel état j'erre ?" Le doute métaphysique habite quiconque se penche à un moment ou à un autre sur le sens de son existence, par définition marquée par la finitude. Et se connaître soi même est une inépuisable source de réflexion. Heureux les simples d'esprit... A une échelle plus modeste, ce sont aussi toutes questions que se pose un mudo in (art martialiste) un tant soit peut curieux de ce qu'est l'art qu'il pratique.

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C'est une évidence bien connue que de dire qu'il existe de par le monde une kyrielle d'arts martiaux, de boxes et autres luttes. Toutes ces disciplines ont des histoires, des coutumes, des dogmes qui sont attachés à une culture et un terroir. Cependant le vivier des techniques est sensiblement le même pour toutes ces méthodes de combat : coups de pied et de poing, projections, étranglements, luxations, armes aux formes variées... L'étripage et la castagne en tous genres sont des faits universels et historiques qu'un peu de décorum et de légères spécificités viennent différencier par touches légères et délicates.

Alors, chaque homme étant doté au mieux de 2 bras et de 2 jambes, voire d'une tête plus ou moins pleine, qu'est-ce qui fait qu'un art martial se distingue d'un autre ? Qu'est-ce qui constitue son identité ou sa spécificité ? Sans refaire tout l'historique de la doctrine du tabassage en bon ordre, on comprend qu'à l'origine il n'y avait nul "art" dans la manière de se battre, juste un moyen de survivre et de se nourrir dans un monde hostile. Puis les sociétés se polissant tout en devenant de plus en plus guerrières - curieux paradoxe - les méthodes de combat se sont perfectionnées, systématisées, codifiées dans un joyeux alambic pugilistique. Les grandes tendances de ce façonnage sont connues : d'un côté le combat militaire avec armes et cavalerie, destiné à l'offensive et la tuerie, de l'autre des méthodes davantage destinées à la défense personnelle de la populace, lorgnant parfois du côté du spectacle ou du rite initiatique.

En élaguant un peu à grands coups de naginata dans l'histoire complexe et mystifiée des arts du combat, sautant quelques épisodes historiques au passage, on s'aperçoit que le tournant de la fin du XIXème siècle a été riche d'événements en la matière, comme dans bien d'autres domaines d'ailleurs. En effet, avec l'essor du sport, des loisirs et de la société industrielle, les arts martiaux se sont trouvés directement impactés par ces changements profonds.

En chef de file de ce mouvement novateur, l'incontournable Jigoro KANO, le fondateur du Judo mais aussi père de la pédagogie scolaire nippone, versé dans les relations internationales, l'olympisme et indéfectible humaniste. Ainsi, il est à l'origine, sans doute à son corps défendant, d'un mouvement qui s'est par la suite amplifié : la spécialisation technique des arts martiaux. Bien évidemment il existait déjà des grandes tendances au sein des différentes disciplines qui se focalisaient sur tel ou tel aspect de la pratique. Les écoles de sabre (et d'armes en général) étaient déjà spécialisées dans le maniement de ladite arme, notamment en raison du fait qu'elles étaient issues des courants militaires, avec pour objectif une notion terriblement simple : tuer l'adversaire. Pour cela rien de plus efficace qu'un sabre (avant l'invention de l'arme à feu, nous sommes d'accord) !

Les écoles à mains nues visaient davantage à l'éclectisme, pour le combat mais aussi par vocation de développement corporel. Or, avec l'essor du Judo, chantre de la projection, d'autres disciplines japonaises se sont engouffrées dans la brèche : les percussions du Karaté, les clés de l'Aïkido. Puis d'autres comme le Taekwondo y sont venues aussi. C'est l'application aux arts martiaux du modèle de la taylorisation et du travail à la chaîne. On devient plus rapide et plus performant sur une tâche limitée et répétitive à laquelle on se consacre sans cesse, à l'instar des ouvriers spécialisés de l'industrie. D'où le règne du chronomètre et du geste spécialisé, tant à l'usine que dans le stade... ou le dojang.

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Plus subtilement, certaines écoles ont commencé à proposer une approche plus spécifique dans la démarche : circulaire, linéaire, souple, dure... Evidemment le phénomène n'est pas si récent, le Taijiquan par exemple revendiqua en son temps l'usage de la souplesse et du cercle, se fondant toutefois sur une conception et une recherche abouties. Pour autant, les récits anciens font malgré tout état d'un art très martial. A côté de ses vraies quêtes techniques voire philosophiques, d'autres orientations sont plus discutables pour justifier de l'originalité d'une école.

De fait, un simple règlement de compétition suffit-il à donner à un art martial son caractère particulier ? Quelques techniques emblématiques signent-elles l'identité d'une école : planchette du Judo, coups de pied sauté du Taekwondo, clés enchaînées du Hapkido, coup de coude du Muaythaï, frappes courtes et sèches du Wingtsun ? Voire, comble de l'absurde, qu'il faille disposer d'une patente pour justifier de la pratique de telle ou telle discipline qui ferait l'objet d'une marque déposée comme une vulgaire lessive ? En-dehors de ces signes distinctifs et dignes du cliché, quiconque s'aventurerait vers d'autres aspects martiaux non propres à sa discipline s'égarerait du droit chemin ou serait coupable de plagiat ?

Est-ce à dire qu'un pratiquant de Taekwondo doit s'interdire de faire des chutes et des roulades au prétexte que ça ne fait pas partie du bagage technique "officiel" du Taekwondo ? Qu'un adepte de Hapkido ne peut pas utiliser des gants de boxe parce que ce n'est pas "traditionnel" ? Ou encore qu'un karatéka qui utilise un sabre ne fait pas du... Karaté !?

La question n'est pas de savoir si pour être un pratiquant accompli il faut toucher à tout, quitte à le faire n'importe comment et sans cohérence, mais de s'interroger sur ce qui est au coeur de la pratique authentique de la discipline que l'on a choisie (souvent par hasard d'ailleurs). "L'authenticité" ou la "tradition" ne se mesurent pas non plus à l'aune d'une posture, d'une garde, d'un mouvement dûment catalogué et estampillé. Un état d'esprit, une manière de se mouvoir, une façon de combiner et d'enchaîner les techniques, une science du combat, c'est cela qui constitue l'essence d'une école, l'identité d'un art. Mais au final, cela tient parfois davantage à la figure du pratiquant et de son professeur plus qu'à la discipline elle-même...

Il est vrai que voir un pratiquant de Kendo enchaîner des coups de pied et de poing peut surprendre voire choquer les puristes. Mais après tout, s'il y a derrière ces gestes une quête de connaissance, une cohérence dans la manière de pratiquer, n'est-ce pas louable ? Il ne s'agit pas d'affirmer qu'il suffit de tout passer au mixeur, les méthodes universelles qui fleurissent partout ne sont qu'une belle arnaque, mais estomper les frontières pour pratiquer les Wushu, les Muye, les Budo ou les Vothuat, c'est sans doute bien plus riche que de rester cantonner au Wingtsun, au Hapkido, au Karaté ou au Vietvodao. Sans pour autant renier les originalités, les spécificités, les envies et la diversité des identités de chacun, restons politiquement correct.