05/052011

Quantité ou qualité

Vous l'aurez compris, tout pratiquant d'arts martiaux qui se respecte, et particulièrement le hapkidoin qui est fier et pas con, a à coeur de soulever des interrogations lourdes de sens, cruciales pour le genre humain et qui ne sont rien moins que la cristallisation du doute existentiel au sujet d'un matérialisme pas dialectique du tout.

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Bref, il y aurait une barrière qui inviterait à une inévitable dichotomie entre d'un côté la qualité des techniques et de l'autre leur quantité. Par qualité on entendrait la précision, l'esthétique et on ne sait fichtre quoi d'autre encore avec in fine la sacro sainte efficacité des mouvements. La quantité quant à elle ne serait que l'accumulation comptable d'une série de gestes techniques plus ou moins bien réalisés par des gugusses en pyjama.
 
En première approche on saisit d'office que la quantité serait le parent pauvre (paradoxal, non ?) de la connaissance martiale, exhiber un nombre important de techniques - percussions mais surtout clés et luxations - reviendrait à une sorte de science des ânes sans grand intérêt. La qualité technique en revanche pourrait se parer de tous les atours de la maîtrise et des arcanes de l'art. 
 
Evidemment la nuance entre ces deux notions est plus diffuse, plus fluctuante et l'une va rarement sans l'autre même si au prétexte du pragmatisme et du réalisme, des disciplines et des enseignants font le choix d'un nombre restreint de techniques, généralement celles supposées efficaces en combat ou en situation d'agression. Ce choix n'a rien de critiquable en soi, il correspond à une approche assumée et tout à fait logique. Et il vrai qu'à choisir, le bon sens nous convie très certainement à prendre 10 techniques simples et sans concession pour péter la tronche d'un olibrius éméché et discourtois plutôt que 100 techniques bidonnées qui nous permettront tout juste de nous faire fendre l'occiput par ledit olibrius...
 
Toutes choses égales par ailleurs, le qualitatif est une notion dont les contours sont parfois subjectifs. Si certains mouvements sont très objectivement redoutables (pétage de couilles avec coup de pied de face ou bien éclatement des orbites oculaires en pique de doigts), cela ne concerne qu'une minorité d'entre eux, l'efficacité étant davantage une histoire d'intelligence du combat, de capacité d'adaptation, de dispositions physiques, de rapport au niveau de l'adversaire, d'expérience et de chance ! Ce qui rend la technique efficace, et donc de qualité, c'est avant tout celui qui la réalise. Une évidence...
 
A l'inverse, tout pratiquant quelque peu aguerri arrive à déterminer si un mouvement ou un enchaînement de mouvements est cohérent par rapport à une situation donnée. Certaines techniques apparaissent ainsi rapidement rédhibitoires pour un oeil exercé. Toutefois une technique prise isolément n'est que rarement mauvaise, c'est davantage la combinaison de techniques, des formes de corps, des angles et des trajectoires qui vont définir l'efficacité d'un geste, en rapport au contexte considéré.
 
De fait, tout apprentissage suppose, dans les débuts, un nombre restreint de techniques afin que l'apprenant se familiarise avec les mouvements et que son corps se forme, s'affûte. C'est en cela que réside le rôle déterminant des bases ou des fondamentaux techniques qui sont des passages obligés, lesquels ouvrent la voie à la suite de l'apprentissage. A l'école, au cours préparatoire qui porte fort bien son nom, les enfants apprennent dans un premier temps l'alphabet avant de composer des mots puis des phrases. Quelques années plus tard, sur les bancs de l'université, les petites têtes blondes devenues grandes et bien faites sont capables de disserter et de rédiger des mémoires (quoique...). Préoccupation récurrente de l'Education Nationale, la maîtrise de la lecture et de l'écriture dès le plus jeune âge est pointé comme étant l'un des facteurs permettant la poursuite avec succès d'études supérieures et plus prosaïquement l'insertion sur le marché du travail et dans la vie sociale. 
 
A une échelle plus modeste, l'enjeu de la maîtrise technique des mouvements fondamentaux de Hapkido (et de tout autre art martial) repose dans un premier temps sur un nombre délimité de gestes. L'objectif est que ceux ci soient réalisés de la meilleure manière qu'il soit pour autoriser une progression ultérieure, c'est donc une recherche qualitative et non quantitative. Pour autant, ces premiers gestes, qui seront inlassablement répétés au long de la vie martiale du pratiquant, sont généralement d'un piètre niveau au regard  de personnes plus avancées. Ce premier pas dans le qualitatif est donc fort relatif, mais il faut bien commencer un jour. A l'inverse, lorsque l'on observe les difficultés avec lesquelles les débutants tentent de mémoriser les premières techniques, on peut considérer que eu égard à leur faible expérience, le nombre de techniques est déjà, d'une certaine manière, élevé.
 
Pas de relativisme à tout crin, simplement le constat que la qualité et la quantité vont généralement de pair, l'un entraînant successivement l'autre. Certes, arrivé un temps de pratique, on constate que parfois, certaines disciplines ou certains enseignants vont choisir de se limiter à un nombre prédéterminé de mouvements (comportant tout de même plusieurs centaines de techniques) alors que d'autres n'auront de cesse de rechercher et d'enrichir leurs connaissances. 
 
 
Cela nous conduit à nous poser la question suivante : ne faut-il pratiquer et enseigner que ce qui est efficace (avec toutes les précautions d'usage concernant la notion d'efficacité) en combat ? La réponse ne peut être absolue, tout étant question de choix et d'orientation. Pour quiconque recherche en priorité le pragmatisme et la sécurité, cela paraît évident. N'est-ce d'ailleurs pas l'objectif premier de l'art du combat ? Mais pour celles et ceux qui voient en l'art martial un tout permettant à la fois de forger le corps et l'esprit et de se défendre en cas de besoin, le raisonnement sera différent. En effet, au sein du Hapkido par exemple se nichent des techniques réalistes et utiles en cas d'agression tout autant que des mouvements plus déconnectés des impératifs immédiats du combat (coups de pied sautés par exemple) mais pourtant formateurs pour le corps (dextérité, précision, tonicité...). Puis c'est bien connu, qui peut le plus peut le moins.
 

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S'agissant du nombre des mouvements, il faut reconnaître que quelques enseignants ou pratiquants confondent parfois savoir et savoir faire. Afficher, en compagnie d'un assistant conciliant voire docile, un grand nombre de techniques permet de se prévaloir d'une vaste connaissance de la discipline, ce qui fait toujours son petit effet sur une foule de crédules en goguette. Mais rien ne dit que derrière les sauts de cabri de l'assistant marionnette projeté en tout sens se trouvent des techniques réellement comprises et efficaces. L'illusion de soi et des autres est une constante dans les arts martiaux. Cet étalage de techniques, c'est un peu comme citer à la volée des dizaines de titres d'ouvrages classiques sans jamais avoir lu un seul d'entre eux, à la manière d'une sorte de Julien Lepers du savatage et du brise reins (Julien Lepers qui a d'ailleurs écrit les paroles du générique de Chateauvallon, c'est vrai ça n'a aucun rapport avec le sujet du jour)...
 
 
Il faut dire aussi à la décharge publique de ces intrigants que le quantitatif, c'est plus facile à enseigner que le qualitatif. Pour qu'un mouvement soit réussi il faut du temps, des corrections et des explications et il faut être en mesure de le réaliser et de le comprendre soi même. Alors que montrer sans cesse de nouvelles techniques, c'est gratifiant et moins rébarbatif, ça flatte l'ego. Et le porte monnaie aussi. Bah oui, pour toute nouvelle série de mouvements, il y a bien un programme, un livre ou un stage à vendre. Alors que se perfectionner, faut être bon pour ça.
 
Ceci étant dit, comme pour toute chose faite avec sérieux et conviction, nulle opposition à nos yeux entre la qualité et la quantité (dans cet ordre), l'un et l'autre finissant par s'auto entretenir. En partant de bases solides avec un esprit clair et ouvert, quelques techniques bien maîtrisées permettent par la suite une progression vers un nombre illimité de mouvements. Ce qui nous conduit aussi à préciser que vouloir décompter le nombre de techniques qui existent enHapkido, c'est du temps perdu. Quelques centaines si on prend les gestes isolément, une infinité si l'on considère la combinaison des mouvements, car où commence et où finit une technique ?