01/032011

Ce qui se conçoit bien...

... s'énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément." En cela Boileau avait parfaitement raison, car à chaque chose, chaque concept et, dans le sujet qui nous intéresse aujourd'hui, à chaque technique, correspond un mot précis qui fixe la compréhension.

Hangeul UNESCOPour changer, parlons un peu de Hapkido. Il se trouve que le Hapkido est un art martial coréen et qu'en cours la terminologie utilisée se trouve être, par le plus grand des hasards, coréenne ! De fait, nombreux sont les francophones (et les autres) qui après l'entraînement réclament à corps et à cri un petit lexique ou un bouquin avec les mots qui vont bien...

Que les anxieux de la panne de vocabulaire dans la langue du pays du matin frais de notre cours de Hapkido se rassurent, ça viendra... en son temps ! Eh oui, les arts martiaux, ce sont aussi les vertus de la patience, de la transmission orale et de la mémorisation. Cette fameuse mémoire qu'on délaisse un peu trop au profit de l'imagination et de la réflexion. Ne nous méprenons pas, il est évidemment (fortement) recommandé de réfléchir. D'ailleurs, nous reviendrons sur ce point un peu plus loin.

Mais pour être en mesure comprendre, il faut généralement retenir ce que l'on étudie, remplir sa besace de quelques billes techniques. Faire ses gammes pour composer plus tard, bref apprendre pour plus tard désapprendre, réapprendre, créer... Comment faire oeuvre de littérature ou de poésie et laisser vagabonder sa plume si au préalable grammaire, syntaxe et orthographe ne sont pas maîtrisés par coeur ? D'où une nécessaire attention à l'entraînement, silence de cathédrale (entre les kihap) et profond recueillement en écoutant le professeur zélé qui distille avec brio les bribes de son savoir dans un sabir coréen approximatif...

Petit pays, la Corée n'en compte pas moins des accents et des dialectes, phénomène que l'on retrouve peu ou prou dans le vocabulaire des arts martiaux (coréens si vous avez bien suivi mais pas uniquement, ça va de soi). Et pour faire simple, les termes du Taekkyon ne sont pas ceux du Taekwondo qui diffèrent également de ceux usités en Hapkido. Et pour cette dernière discipline, d'une école à l'autre le lexique peut également varier, se baladant allègrement entre mots coréens pur jus et jargon sino-coréen. Quand on peut faire simple, pourquoi ne pas faire compliqué ?

Dans les arts martiaux, écouter, c'est commencer à apprendre, regarder c'est commencer à comprendre, faire c'est commencer à savoir. En somme il faut beaucoup écouter, regarder et faire pour qu'un seul mouvement - auquel correspond un nom (en coréen ou en français d'ailleurs) - ne devienne naturel. C'est tout l'art du savoir faire...

Alors, pour la faire courte (quoique), le meilleur moyen consiste à retenir le vocabulaire hurlé par votre instructeur préféré tout en répétant les exercices; à force de patience, d'observation et d'entraînement, il en restera bien quelque chose. Il suffit d'apprendre par corps et les mots se fixeront progressivement. Et s'il est de bon ton de connaître la terminologie coréenne, comprendre les concepts quand ils sont exprimés en français, c'est évidemment fondamental. Vous le voyez bien, il faut réfléchir. Encore faut-il que cette réflexion n'entrave pas l'action, car les mots, aussi importants soient-ils, ne sont rien sans la pratique.

Alors, direz vous fort à propos, quid de tout ce que l'on ne peut pas nommer ? On ne le nomme pas, justement. Le non dit à aussi son importance, l'observation, les sensations sont le pendant indispensable à l'approche intellectuelle ou à tout le moins cérébrale. De fait, s'il existe des termes pour les grandes familles de techniques : percussions, clés, blocages, chutes, positions... on comprend très vite qu'il est impossible de qualifier chaque mouvement tant une même action de base peut avoir des ramifications différentes et subtiles.

Ainsi, une clé de poignet, puchae koki (clé en éventail) par exemple, selon qu'elle est réalisée dans un axe direct, dans un déplacement circulaire, dans un mouvement de haut en bas, en avançant la jambe droite ou bien la gauche, ce n'est ni tout à fait la même clé ni tout à fait une autre. C'est une variation sur un même thème pour lequel une dénomination par trop précise finirait par scléroser le mouvement. Vouloir tout fixer définitivement sur le papier ou dans les esprits revient généralement à éliminer toute évolution, adaptation et libre expression. Le contraire d'une action par nature dynamique.

Faisons preuve cependant d'un peu de nuance et avouons que le processus d'apprentissage se compose, évidemment, d'un ensemble d'éléments complexes qui se superposent et interviennent soit les uns après les autres soit en même temps : expression orale, expression écrite, démonstration, expérience par soi même. Le tout formant des cycles qui permettent sans cesse de revenir sur ce qui est assimilé ou non et de faire avancer les connaissances théoriques et pratiques. C'est ainsi que l'esprit, et donc le corps, deviennent créatifs, s'adaptent.

Les mots sont l'incarnation d'une culture, d'un savoir, lesquels ne se confondent évidemment pas avec l'intelligence, loin s'en faut. La culture est une simple somme de connaissances aux horizons variés, complémentaires et contradictoires, un lacis infini de chemins aux bifurcations sans destination précise. Support de cette culture, les mots, il est vrai, sont parfois un peu courts pour (s')exprimer et pour (s')expliquer.  S'ils peuvent constituer un frein à la pratique, dans le sens où ils seraient l'expression d'une pensée sclérosée et annihileraient donc tout élan vital, ils restent pourtant indispensables car ils recèlent en eux des idées, des pensées, des sentiments... 

Une réflexion cohérente, structurée et lucide repose donc sur les subtilités d'un vocabulaire maîtrisé et d'un minimum de culture. Cette même réflexion, faite de savoirs et d'intelligences (elles sont diverses) est ce qui donne sens et force à l'action, car nous sommes toujours mués par une volonté, un sentiment. Et l'action nourrit notre pensée. C'est circulaire, tout est dans tout...

Là est la difficulté des arts martiaux, concilier action et réflexion. Avoir réflchi aux conséquences possibles de ses actes pour être capable d'agir spontanément. La culture martiale est riche et complexe, elle compte des textes, une histoire, une littérature, elle vise à la pratique corporelle tout autant qu'elle invite à l'échange d'idées, au recueillement de la pensée, à la parole et au silence.

Mais il est vrai que quelques pages des termes les plus courants, ça vous change la vie d'un pratiquant...

Pour finir, un vieux sage aurait dit (encore un !) : 

"Il y a des lettrés ne pratiquant pas les arts martiaux et des artistes martiaux sans lettres. Mais seul un lettré habile en arts martiaux réunit tous les talents."