19/122010

A quoi servent les kwan de Hapkido ?

Une question existentielle s'il en est que la place des kwan dans le monde merveilleux du Hapkido. Mais, pour les non initiés, ignorants dans la langue de Kim Jong Il, Samsung ou Super Junior, précisons avant tout que ce terme coréen se prononce /couanne/, et qu'il ne se confond donc pas avec le Qwankido (voie de l'énergie vitale), art martial vietnamien  crée en France au début des années 1980 par Me PHAM Xuan Tong. Rien de commun non plus avec la délicieuse Michelle KWAN, patineuse artistique sino-américaine, pas plus qu'avec le groupe de hiphop finlandais Kwan. Enfin, et c'est là où il faut faire preuve de la plus haute vigilance, aucun lien non plus avec la couenne (qui se prononce /couanne/), la fameuse peau de porc. Tout est clair ?

Nom

Ce prélude étant passé, précisons tout d'abord que le terme kwan désigne, d'une manière générale, un bâtiment ou un lieu. Bangmulkwan désignera ainsi un musée, deosokwan une bibliothèque et chaeyoukkwan une salle de sport (mais s'applique également aux centres d'arts martiaux).

Considéré dans le contexte plus spécifique des arts martiaux, un kwan est une école ou un style particulier d'un art martial donné. En japonais on parle de ryu et de pai en chinois. Il est dans la tradition des arts martiaux qu'une discipline soit éparpillée en une kyrielle d'écoles avec laquelle elles sont liées originellement mais qui au fil du temps peuvent s'en écarter notablement. Nous prendrons ici l'exemple du Hapkido mais il s'agit en fait un cas presque banal et simpliste à côté de la forêt des styles des arts martiaux chinois où chaque école - et il y en a des milliers - constitue parfois en soi une discipline propre qui rend presque vaine l'utilisation du seul terme générique de Wushu ou de Kungfu tant les disparités peuvent être grandes.

En politique, les divisions au sein d'un même parti voient régulièrement la naissance de courants et de familles de pensée qui s'entre déchirent, avec plus de virulence encore que face au parti adverse. Les schismes religieux ne se comptent plus et au sein d'une même croyance, les ordres et les sectes sont souvent légion. Tout naturellement, à l'image de toute entreprise humaine, les écoles d'arts martiaux n'échappent pas à la règle et notamment le Hapkido.

Les motifs d'éclosion d'un kwan sont extrêmement variés et peuvent revêtir des raisons tout à fait légitimes alors que d'autres seront, comment dire, moins avouables... Au rang des premières : de vraies compétences technique et pédagogiques, une expérience particulière à faire valoir, une hauteur de vue, mais aussi le souhait d'enseigner sa propre conception d'une discipline, etc. Au titre des secondes : ambition personnelle, quête d'argent et de pouvoir, manipulation... La réalité étant toujours plus complexe, un peu de tout cela peut se retrouver mixé et de vraies divergences - fondées ou non - peuvent se faire jour entre les membres d'un même groupe, à la manière de la querelle entre les anciens et les modernes qui opposa les hérauts de la littérature française du XVIIe siècle. 

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Alors, afin de tenter de répondre à notre question du départ, on pourrait dire sans trop s'égarer qu'un kwan correspond bien souvent à la vision d'un homme, à sa perception profonde et sincère d'un art martial, s'appuyant sur une nécessaire expérience (longue, il va sans dire) mais également sur ce qu'il convient d'appeler du talent, une capacité qui sort du lot commun. En cela le créateur d'une école puis ses successeurs sont les garants d'un enseignement de qualité, gage d'une transmission technique et morale authentiques. A la manière d'une vaste bibliothèque, l'action en plus, ils sont les référents vers lesquels on se tourne pour puiser, rectifier, confirmer, évoluer mais aussi... s'émanciper !

Une école d'arts martiaux et ses valeureux gardiens, ça n'est jamais qu'un repère dans lequel on sait que l'on retrouvera des références techniques, une cohérence dans l'enseignement et la progression, une lignée qui permet de se ressourcer et de s'identifier. Un kwan de Hapkido c'est donc un peu de tout cela, un creuset où s'exprime une diversité technique extrêmement vaste mais aussi une vision spécifique de ce que peut être la discipline. Une école de Hapkido c'est un lieu de réflexion et de recherche, d'échange afin que la discipline ne reste pas figée, même si elle s'appuie une solide tradition technique. 
Avouons le, faire partie d'un kwan relève souvent du plus pur hasard, pareil en cela à une famille, même si rien n'empêche par la suite de changer de trajectoire...
Rien qu'en France on compte plus d'une dizaine de kwan de Hapkido qui, au niveau international, se retrouvent dans différentes fédérations :

Dukmookwan Kummukwan Jinjungkwan
Euljikwan Musulkwan Cheongmukwan
Hapkimudo Yoonmukwan Sinmukwan Hankido
Korea Hosinsul Federation Global Hapkido Federation Hanmudo
Hoshinmusul Hoijeonmusul Combat Hapkido

 

Toutes ces écoles ont évidemment leur intérêt et leur légitimité, fondées sur des éléments historiques et techniques, et expriment la richesse de ce qu'est le Hapkido. Entre un grand nombre d'entre elles les différences sont en réalité minimes, s'appuyant pour l'essentiel sur des étapes de progression, une terminologie qui ne sont pas tout-à-fait identiques. Leur manière d'exécuter les techniques, plus ou moins dynamique, plus ou moins dure ou souple, l'emphase sur les percussions, les clés ou les armes signera généralement leur identité. Quelques écoles, au-delà même de l'Hexagone, nourrissent néanmoins de véritables spécificités qui justifient leur parcours singulier au sein du cadre plus général du Hapkido.

Cette diversité qui flatte l'oeil nous invite à réfléchir à une exégèse nécessairement indigeste des origines des courants du Hapkido mais nous pousse surtout à nous demander si derrière ce paravent de convenances martiales de bon aloi ne se dissimulent pas quelques sombres desseins plus retords qui pourraient justifier à eux seuls l'essor et la multiplication de ces kwan ?

Quitte à noircir le trait, disons le, tout laisse à penser que la justification de certains kwan réside principalement dans le fait d'asseoir une autorité qui prétend cracher à la face des autres écoles, d'un air fat, leurs certitudes : "nous détenons la vérité !" Assertion péremptoire qui n'est pas toujours exprimée si crûment mais dont les détours ne sont pas sans rappeler les pires dogmes fanatiques. Hé oui, dans le Hapkido comme ailleurs le sectarisme peut de temps à autre montrer son oeil torve. Croire que l'on vaut plus que l'autre et qu'il est dans l'erreur, voilà généralement la racine qui nourrit la scission et l'intolérance. Nous tenons là aussi une appétence avérée pour le pouvoir et la gloriole.

NomMais un facteur majeur qui éclaire d'un jour bête à pleurer le pourquoi de l'existence de certains kwan, c'est bien évidemment le goût pour l'argent, celui-là même qui fit pousser au roi Midas ses oreilles d'âne (dans son cas, il vrai, c'était le goût de l'or...). C'est un fait connu, un voyage en Corée et quelques dollars permettent de revenir sans peine avec un ou plusieurs dan de Hapkido (ou tout autre discipline), tout résidant dans l'épaisseur de la liasse de dollars que l'on tend à l'expert alléché à l'idée d'aller s'envoyer ensuite 2 ou 3 bonnes bibines, tout content d'avoir entubé de belle manière un étranger avide de grades.

En fait, le principe s'affine dans le cadre des kwan qui fonctionnent, pour quelques uns d'entre eux, sur le modèle d'une franchise commerciale. Le grand maître (il faut un titre d'envergure) décerne quelques hauts grades à ses apôtres coréens et étrangers, à charge pour eux d'aller porter la bonne parole outre-mer et d'évangéliser les foules. Ces ouailles une fois converties sont impressionnées par un discours flamboyant et une aura aux yeux bridés, se précipitent pour payer à leur tour stages, programmes techniques et passages de grades onéreux. Et comme tout cela est emballé dans des prestations techniques qui sont parfois de bonne facture et pour le moins impressionnantes dans l'esprit émerveillé des candides, la mayonnaise prend.

Et hop, le kwan devient un outil marketing qui vante ses mérites via vidéos, stages et démonstrations, rappelant au passage qu'il n'y a pas meilleur que lui, sans oublier de prendre son obole. L'élève n'y voit souvent que du feu sans se demander ce que tout cela au final lui apporte ni surtout ce que ça lui enlève : pas mal de sous et un peu de son libre arbitre. Et le kwan véreux de planter ainsi son drapeau un  peu partout, comme une sorte de McDonald's du Hapkido.

Pour assurer leur promotion et légitimer leur spécificité, quelques kwan s'inventent une marotte qui leur sert de marque de fabrique. Telle école va ainsi décider que les projections se feront systématiquement dans le sens contraire des aiguilles d'une montre (mais que se passe-t-il avec une montre digitale ?) alors que telle autre imposera à ses adeptes de se déhancher de droite à gauche et de réaliser un mouvement ondulatoire de haut en bas lorsqu'ils donneront des coups de pied et de poing... Plus sérieusement, certaines écoles vont se focaliser sur une doctrine technique dont l'efficacité sera plus que douteuse mais dont l'objectif sera finalement ailleurs puisqu'il consistera à dire : "chez nous on fait comme ça et c'est mieux !" Rien à redire.

Le kwan en tant que modèle économique, micro sphère du conservatisme et instrument aux dérives sectaires (dérives sectaire n'étant pas synonyme de secte, précisons le) ? C'est un pas qui est malheureusement franchi par une poignée de malandrins dans le monde souvent fantasmé des arts martiaux et donc, également, du Hapkido.

Un tableau volontairement un peu sombre afin de faire réagir et réfléchir mais qui ne doit pas faire oublier les développements positifs sur ce que constitue un kwan et dont chaque pratiquant de Hapkido est issu. Les débordements exposés restent des phénomènes finalement isolés et plus que la question des écoles, cela soulève la question de l'instrumentalisation de ces écoles par de prétendus maîtres et une poignée de fidèles qui y trouvent leur intérêt. Avec un peu de vigilance et entre les mains de maîtres véritables, soucieux des progrès de leurs élèves et non de leur seul égoïsme étroit, les kwan sont les porteurs d'une tradition qui vise à conduire tout un chacun sur les méandres de la voie.

On peut donc dire que les kwan servent à transmettre un savoir, qu'ils sont la mémoire du Hapkido tout autant que le socle de leur développement au service des pratiquants. Dans tous les autres cas, ils ne servent à rien, si ce n'est à profiter à quelques profs véreux qui se font du beurre sur le dos des kwan en pelant la couenne de leurs élèves...