09/102010

Nationalisme dans les dojang

Les lieux de la voie dans lesquels sont professés - outre des bourre-pifs et autres techniques de cassage de tronche - ce que l'on peut qualifier sans rougir d'une forme d'humanisme, de philosophie du respect, n'ont-ils pas parfois les relents méphitiques d'un nationalisme larvé ? Il s'agit ici de s'interroger un instant aussi bien sur le nationalisme franchouillard et ses variantes qui pourrait s'exprimer à la salle d'entraînement que sur le nationalisme d'importation voyant s'affronter sur tatamis interposés les rancunes des divers pays d'Asie.

Curieuse époque que la nôtre qui voit dans les symboles républicains tels que le drapeau tricolore ou la Marseillaise, les apparats suspects d'une pensée extrémiste et nationaliste, l'apanage honteux des furibards nazillons de la galaxie frontiste. Le seul lieu où il est encore de bon ton de brandir un étendard et d'entonner un hymne, c'est un stade de foot (principe qui ne s'applique cependant pas aux joueurs de foot, ce n'est pas dans leur contrat...), pourtant une forme d'arène moderne à côté de laquelle la retransmission des programmes de Free Fight passe parfois pour des émissions enfantines...

Autre endroit où le salut au drapeau est encore d'actualité dans la sphère publique : le dojang ! Salut main sur le coeur face au drapeau coréen et, pour faire bonne figure, face aussi au drapeau français. On peut évidement retrouver le même phénomène dans les salles où sont pratiquées les disciplines venues du Japon, de la Chine ou du diable vauvert. Le principe est simple et porteur d'un esprit plutôt sympathique : rendre hommage au pays d'origine de la discipline et dans le même temps rendre la pareille au pays d'accueil. Rien à redire là dedans, les symboles n'ont pas vocation à être accaparés par une bande d'illuminés haineux de ceux qui n'ont pas la bonne couleur de peau ni la bonne religion, et afficher de l'attachement pour son pays tout en manifestant du respect pour les autres nations est une chose louable. Pourtant, parfois ceux la même qui saluent des drapeaux au dojang seront les premiers à crier scandale en voyant les 3 couleurs au fronton d'une école. Paradoxal ?

Kungfu vs Karaté

Là où la prudence est de mise, c'est dans les discours qui sont tenus dans l'enceinte des dojang. L'héritage culturel de nombre de pays d'Asie prône des vertus qui ont un caractère universel et qui ont tout-à-fait leur place dans l'enseignement des arts martiaux, en ce sens qu'elles mettent en avant le respect, la maîtrise de soi, la tolérance... Toutefois, d'autres pans de cette culture sont parfois plus facilement détournables comme dans le confucianisme rigoriste instaurant, dans son interprétation la plus simpliste, une totale soumission au chef, à l'aîné, au mâle... et la primauté de son pays, à tout prix, sur l'ensemble des autres nations.

TKD Army salutPrenons la Corée et le Japon, deux pays au nationalisme exacerbé dont les rivalités sont héritées, pour le 1er, de la colonisation japonaise et pour le 2nd de son insularité et de son sentiment passé d'être le phare de l'Asie. Si la Corée du Sud a eu son Taekwondo olympique en 1988 (suite à un processus amorcé dès les années 70), c'est en grande partie pour faire la nique aux Nippons dont le Judo est inscrit aux JO depuis 1964... Et tous deux de se battre sur la supériorité respective de leur culture, ce qui passe inévitablement à un moment ou à un autre par la question des arts martiaux. A juste titre la Corée déplore que l'occupation japonaise n'ait conduit à une élimination partielle de son héritage martial, l'enseignement des techniques de combat coréennes ayant été interdites par l'occupant. De fait, une partie des arts martiaux coréens contemporains a dû repasser par le moule des disciplines japonaises, les seules qui étaient autorisées du temps de la colonisation. Après la libération, en 1945, les experts coréens se sont empressés de remplacer les noms japonais (Karaté, Judo, Kendo...) par des appellations ayant une couleur locale plus prononcée : Tangsoodo, Kongsoodo, Yusul, Kumdo... Mais une partie du fonds technique de ces disciplines modernes était bien japonaise.

Désormais, le temps ayant fait son oeuvre, certains du côté du Pays du Matin Calme aiment à voir dans les arts martiaux japonais, mais parfois aussi chinois, l'héritage des disciplines coréennes, le Taekwondo et le Hapkido étant "millénaires". Toute chose qui n'est d'ailleurs pas forcément une contre vérité puisque l'on sait de longue date que tous les arts martiaux se sont mutuellement influencés via les échanges commerciaux, culturels, religieux... et les guerres ! Le Japon a hérité de nombreuses connaissances de la Corée (bouddhisme, poterie...) mais il faut raison garder, chacun de son côté ayant fini par adapté les importations (ou contrefaçons) étrangères à son goût.

De ce galimatias martialo-politico-historique il ressort que certains enseignants régurgitent le discours officiel livrant dans un package complet la propagande d'une fédération - souvent partie liée à un gouvernement - en faisant tabula rasa des réalités historiques et politiques. D'ailleurs, dans la communication de la World Taekwondo Federation, flotte l'impression vague que l'histoire moderne du Taekwondo commence en 1973. On ne pipe mot du général CHOI Hong Hi et de ses efforts méritoires pour créer le Taekwondo dans les années 50, lequel a eu la malencontreuse idée de se rapprocher de la Corée du Nord. C'est ainsi que la rupture a été consommée, le Taekwondo ITF étant assimilé à Pyongyang (style pourtant très pratiqué au Canada et aux USA, pays peu susceptibles d'être accusés d'intelligence avec une dictature communiste) et le Taekwondo WTF devenant le petit rejeton de Séoul, obligatoire à l'école et à l'armée. Et l'affirmation par le président sudiste PARK Chung Hee en 1971 du statut du Taekwondo en tant que sport national ("Kukki Taekwondo"), à une époque où la Corée du Sud n'avait rien d'une contrée démocratique et touristique, n'a fait que renforcer l'instrumentalisation du Taekwondo, art martial devenu VRP de la Corée du Sud à l'international. 

Si l'on s'aventure un peu en Europe, on s'aperçoit par ailleurs qu'une certaine frange des extrémistes européens, hérauts d'un nationalisme chauvin et xénophobe, loin du simple amour de la nation ou du pays, nourrit une attirance non dissimulée pour l'Asie et plus particulièrement pour le Japon dans sa version fascisante. Notre Jean-marie LE PEN national s'est ainsi rendu au Japon cet été à l'occasion d'un rassemblement de divers mouvements d'extrême-droite. Présent à côté du hiérarque frontiste, Adam WALKER, du British National Party exposait de la sorte au journal Le Figaro son attirance pour le Japon : "c'est après avoir passé des années à vivre au Japon pour apprendre le karaté que je me suis dit que quelque chose n'allait pas en Grande-Bretagne." Pas de lien de cause à effet entre Karaté et extrême-droite mais la simple remarque qu'un nombre non négligeable d'olibrius aiment à associer chemise brune et kimono blanc... Le "Grand Occident" ne rechigne pas à piocher dans les arts martiaux ce qui apparaît comme les signes de la virilité et d'une forme de pureté.

BL vs CNEnfin, c'est surtout à travers le 7e art à la sauce Kungfu que les rivalités nationales s'expriment avec le plus de force. Bruce LEE dans la Fureur de vaincre lave l'honneur du peuple chinois humilié par l'armée japonaise en défaisant du bout de ses espadrilles et sans grande difficulté une ribambelle de karatéka et de judoka. Ce n'est pas non plus un hasard si son plus grand succès reste La fureur du Dragon et sa scène mythique au Colisée de Rome où il terrasse  Chuck NORRIS dans un moment d'anthologie (notamment en lui arrachant les poils de la poitrine...). C'était la 1ère fois au cinéma qu'un Asiatique mettait une raclée à un Occidental ! Et depuis, que de films ont permis aux Coréens de mettre une tannée aux Japonais, aux Chinois de ratatiner les Anglais, les Français et les Russes à grands coups... de coups de pied et de poing ! Ce n'est que juste retour des choses, les Blancs ayant massacré sur les écrans (pas que là d'ailleurs) une telle quantité d'Asiatiques, d'Africains ou d'Indiens que les comptes ne sont pas encore à l'équilibre !

Relisons Jean GIRAUDOUX : « Le sport est le seul moyen de conserver dans l'homme les qualités de l'homme primitif. (...) Car le sport consiste à déléguer au corps quelques-unes des vertus les plus fortes de l'âme : l'énergie, l'audace, la patience.» Les arts martiaux s'inscrivent parfaitement dans cette logique. En tant que méthodes de combat ils répondent aussi à un besoin de s'affirmer, la maîtrise de soi n'excluant évidemment pas la maîtrise de l'autre... Montrer que l'on est fort en Taekwondo, en Karaté, en Wushu, c'est montrer que l'on est fort tout court ! Un besoin vieux comme l'humanité, simplement tempéré par l'éducation et la sagesse ou au contraire stimulé par les discours emplis de la vindicte nationaliste...

Tout cela pour dire qu'un peu de vigilance doit être observée car la tentation est forte de régler insidieusement des rivalités nationalistes (fondées ou non) par arts martiaux interposés et d'introduire dans les esprits des idées fausses, d'autant plus difficiles à vérifier qu'il existe peu d'archives sur ces sujets spécifiques aux arts martiaux et que la figure du maître suffit bien souvent à donner du crédit à sa simple parole. Alors, au final, le nationalisme dans les dojang (et surtout ses dérives), quel risque ? Mineur évidemment mais à avoir à l'esprit, just in case...