13/062010

Religion vs arts martiaux : vade retro satanas

Il est convenu de reconnaître que le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme ont eu une influence certaine sur la genèse de ce que l'on appelle communément l'esprit des arts martiaux. Ces courants philosophiques ont ainsi, au fil du temps, recouvert de leur docte sagesse les techniques guerrières des méthodes de combat d'Asie. Mais loin des cieux extrême-orientaux, quels rapports nourrissent entre eux arts martiaux et religion ? Quel regard portent certains croyants sur ces méthodes de combat ? That's the question of the day.

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Alors que la question de la présence - ostentatoire - des symboles religieux au sein de notre bonne vieille République laïque (mais ex-fille aînée de l'Eglise catholique, apostolique et romaine) resurgit avec force ces temps derniers, quelques uns se demandent pour leur part si les arts martiaux sont bien compatibles avec la foi chrétienne. Parmi les pourfendeurs de l'Etoile de David, du Croissant et de tout ce qui n'est pas la Sainte Croix, quelques zélateurs d'un christianisme échevelé et archaïque y vont en effet de leur sermon persifleur contre les méthodes de combat asiatiques et leur corpus philosophique.

Mais au fait, quel est concrètement l'objet du délit ? Les arts martiaux seraient tout bonnement dangereux pour l'équilibre psychique et spirituel des croyants et des non croyants, parfaitement incompatibles avec la foi chrétienne faite d'amour et de compassion (rappelez-vous, les croisades...). Les san jiao (les 3 doctrines en chinois : taoïsme, confucianisme, bouddhisme) voueraient un culte à des esprits mauvais puisque guerriers, incitant à une sorte de paganisme sanguinaire. Les saluts de début et de fin de cours n'étant considérés - rien de moins - que comme une dévotion à ces même esprits. Il découle tout naturellement de ce qui précède que les arts martiaux ne peuvent être que des instruments néfastes, poussant leurs adeptes à la violence la plus abrupte, forcément haineux...

Nous exagérons ? Voyez plutôt ce qu'en dit le Blogdei : Petit rappel aux chrétiens sur les dangers des arts martiaux. Là où ça devient intéressant, c'est avec le témoignage d'un ancien pratiquant de Taekwondo, 3e dan de son état et ex-champion, lequel fait son acte de contrition, exhortant tout un chacun à s'éloigner de cette voie du poing et du pied dans ta gueule à la sauce coréenne. Extrait : "on croit que les pratiquants sont maître d'eux-mêmes, c'est faux : Ils sont maîtrisés par des puissances plus fortes qu'eux, qui leur font faire des choses mauvaises dont il ne peuvent être délivrés tout seul." Le reste, accablant, est là :   Témoignage d'Henri, ex-champion de France de Tae Kwon Do, un art martial coréen.

Avouez qu'il y a tout de même de quoi y perdre son latin (de messe évidemment)...

Au-delà de cet exemple saisit au vol sur la toile et quelque peu caricatural de positions prônées par des extrémistes et des endoctrinés, le rapport des arts martiaux à la religion n'est pas nécessairement une chose aisée à démêler. Le contenu spirituel des san jiao est indiscutable, il y est fait référence à la vie et à la mort, à des questions métaphysiques qui préoccupent toutes les grande religions. Pour autant, ces philosophies, qui peuvent avoir un versant religieux pour qui le souhaite, n'imposent aucune croyance envers une entité supérieure. Lao Tseu, Confucius et Bouddha sont avant tout des figures emblématiques, ils sont porteurs d'un message mais ne sont que très rarement considérés comme des "dieux" malgré le culte qui leur ai rendu.

C'est finalement cette "souplesse" dans la manière d'appréhender ces philosophies qui peut parfois permettre à quelques malandrins de les détourner par la voie du mysticisme afin de satisfaire leurs appétits personnels et d'emmener dans leur sillage quelques malheureux gogos dévots. Les arts martiaux reprenant pour partie ces philosophies, à tout le moins dans leur dimension d'édification morale et de sorte de code de la chevalerie, ainsi qu'un cérémonial empreint du détachement de soi, le pas à franchir pour verser dans une pseudo religion est assez mince. Comme l'on dit, gare aux gourous !

L'excellent Claude DURIX, éminent expert de Kendo et d'une multitude d'autres arts martiaux, auteur de nombreux ouvrages, cite avec simplicité et évidence dans son livre Cent clés pour comprendre le zen (au chapitre 29 Religion(s)) les cas de moines chrétiens ou de musulmans qui vivent leur foi avec force et passion, tout en s'adonnant à l'étude - éclairante - du zen, une des formes du bouddhisme qui a grandement influencé les arts martiaux japonais. C'est là une illustration limpide de l'apport de cette philosophie à des courants religieux sans que cela ne pose de grands cas de conscience. D'ailleurs, les Jésuites en leur temps furent séduits par le confucianisme de la cour impériale chinoise et l'étudièrent avec conviction, y trouvant de nombreux points communs avec leur propre foi. Le même raisonnement peut s'appliquer aux arts martiaux, qu'ils soient dépouillés ou non de leur dimension philosophique.

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S'agissant de la violence, comme en toute chose, les arts martiaux sont ce que chacun en fait, Olivier FLEURY et Alain PEYRONNET nous éclairent sur ce point :

"Les arts martiaux, en dépit d'une familiarité de l'expression, restent difficiles à cerner. Un recentrage sur la notion de budô et sur la recherche d'efficacité aide ici à en retrouver l'esprit, de même que les exigences. Il ressort que la voie du combat, quoique mise au service de la paix et du respect de l'autre, appelle à un grand réalisme dans les confrontations. Cette option, tout en imposant une bonne préparation physique et mentale, force à s'aguerrir psychologiquement. Le sentiment de risque, avec lequel elle fait renouer, dynamise chez les pratiquants, en situation critique, les plus sombres dispositions? Il faut en désamorcer les dérives pour vraiment promouvoir un idéal pacifiste. D'où la recommandation de s'instruire activement de ces mauvais penchants en racadrant sur sa condition d'existant. Au final, de déconvenues en apprivoisements, on s'arme du courage nécessaire pour affronter le réel et assumer le tragique essentiel à la vie."
("Arts martiaux en Occident : miroir du mal, mémoire d'une contradiction !" in Daruma 8 & 9 - 2000/2001).

Tout est dit et comme toujours c'est le triptyque éducation, culture et intelligence (une denrée rare finalement) qui permet aux individus d'avancer sereinement et forts d'une conscience éclairée dans les méandres d'un monde pas toujours bien intentionné.

Pour finir, on peut également s'interroger sur l'introduction des signes religieux et de l'expression de la foi religieuse dans la pratique des arts martiaux. Le Taekwondo a ainsi été confronté à cette question lors de compétitions au cours desquelles des jeunes femmes ont souhaité porter le voile( dans le cas présent au Canada), y compris durant les combats : Quand le hijab s'accommode au sport (info relayée via le site Masterfight.net). Alors, le dojang, le dojo ou le kwoon, en dépit des influences culturelles et philosophiques qui le caractérisent, en fonction des origines de la discipline qui y est pratiquée, ne devrait-il pas rester le lieu d'une certaine neutralité religieuse conforme à l'esprit de tolérance et de respect qui s'exprime dans la diversité des arts martiaux ?

Si aujourd'hui nous nous sommes essentiellement intéressé à la vision d'une frange marginale et atypique de la pensée chrétienne à l'égard des arts martiaux, nous pourrions plus largement nous demander s'il est aisé pour les Arabes et les musulmans de pratiquer le Krav Maga (discipline d'origine israélienne) ou encore pour les non musulmans de s'initier à certaines écoles de Penchak Silat indonésien ? Et ne le nions pas, il existe bien parmi les "maîtres" et pratiquants d'arts martiaux de dangereux illuminés, sectaires de tous poils dont nous reparlerons une autre foi(s).